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Domaine étranger L’amour et la peste

juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264 | par Thierry Guinhut

L’ample mémoire allemande de Grete Weil, entre voix lyriques et tragiques.

Le Chemin de la frontière

La mémoire allemande est grevée par la responsabilité nazie. La voici déployée dans le roman de Grete Weil. Après un accueil pincé des éditeurs d’après-guerre, il ne trouva la consécration de la publication que de manière posthume, par-delà la frontière du temps.
L’idéalisme invétéré et la passion philosophique ne suffisent pas à protéger des tourmentes politiques et guerrières. Ainsi le destin de Monika, venue de la grande bourgeoisie juive, et quoique son mariage avec Klaus semble placé sous les meilleurs auspices, se voit bouleversé. L’attachante histoire d’amour du Chemin de la frontière se heurte à la folie guerrière et génocidaire de l’Histoire. N’avoue-t-elle pas : « Tu crois connaître le monde parce que tu le perçois avec ta sensibilité d’artiste, mais, très cher, cela ne suffit pas, c’est trop peu, un luxe fallacieux (…) penses-tu à ceux qu’on assassine ou qu’on torture »
Un bref prélude présente dans un train en direction des montagnes enneigées la rencontre de Monika, qui cherche à fuir la Bavière, et du poète Andreas von Cornides. La randonnée n’est pas anodine : « Les juifs entrent ici à leurs risques et périls ». Alors que la marche est harassante, tous deux trouvent refuge dans un chalet isolé. Là, Monika raconte son histoire et surtout celle de Klaus, jusqu’à l’arrestation. La fresque est fourmillante, terrible.
Les SA font partie du souffle grégaire qui s’empare de l’Allemagne pour se laisser griser par « la magie noire des processions triomphales ». Un industriel, Hartmann, imagine qu’Hitler est un rempart contre le communisme ; les anciens combattants de 1914-1918 croient rédimer leur déception grâce au prometteur leader et à son nouveau régime glorieux. La chienlit des nazis harcèle et frappe en toute impunité tous ceux qui professent encore l’humanisme, avant de les envoyer dans les camps de concentration. Malgré la clairvoyance d’un ami communiste, qui n’ignore pas la gravité du danger en ce début des années 1930, Monika préfère la liberté, sans attache partisane : vivre « c’est laisser s’épanouir notre propre nature, cultiver, encourager les possibilités qui sommeillent en nous ». Ce bonheur faillit être vécu avec Klaus, ce jeune philosophe qui lui voua un amour profond.
Le titre trouve son assomption dans l’épilogue. La « frontière » est une crête enneigée qu’à skis Monika et Andreas tentent de franchir. Si la première dévale la pente salvatrice, le second rencontre dans une « détonation », « le salut plein de promesse du Dieu qui se montrait à lui dans sa rayonnante et impérissable majesté ».
La dimension morale du roman paraît imparable : « Crois-tu que les victimes ne portent aucune responsabilité ? Nous tous, toi, moi, Klaus aussi bien, nous sommes coupables. Nous avons laissé les choses dévaler la pente du pire sans tenter de s’y opposer réellement. Nous avons laissé les démons s’installer dans notre pays, le mal prospérer, sans lever le petit doigt. Les inquiétudes que nous inspirait le devenir de l’Allemagne ne nous empêchaient pas de dormir. Nous nous sommes gargarisés de notre amour de la liberté et de la vie, mais nous étions trop paresseux pour nous extraire de nos nids douillets. » Cependant il n’est pas certain que la conscience et la force de quelques individus clairvoyants suffisent à juguler le délire politique et la passion destructrice.
Construit au moyen d’un triptyque – Monika, Klaus, Andreas –, ce premier roman de Grete Weil (1906-1999), en partie autobiographique, fut rédigé en 1944-1945 dans la solitude de l’escalier d’un grenier. Car dans la ville d’Amsterdam où elle est réfugiée, puis cachée, les juifs sont pourchassés, tel son mari Edgar, assassiné à Mauthausen. Pourtant il ne fut publié qu’en 2022. Nous le lisons avec émotion et révérence.

Thierry Guinhut

Le Chemin de la frontière, de Grete Weil
Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Gallimard, 496 pages, 24

L’amour et la peste Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°264 , juin 2025.
LMDA papier n°264
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