Il est étonnant qu’en dehors des efforts de deux éditeurs (Clémence Hiver et Rehauts) et grâce à ceux d’un couple (le poète Bernard Vargaftig et sa femme Bruna Zanchi) et du traducteur et poète Jean-Baptiste Para, seuls trois opus de Camillo Sbarbaro – les poèmes extraits de Pianissimo (1991) et un premier choix de ses Trucioli (Copeaux, 1991), complété aujourd’hui de ce nouvel ensemble –, existent en France. Étonnant face aux 900 pages de son œuvre réunie dans la collection « I Meridiani » chez Mondadori en 2021, l’équivalent de la Pléiade en Italie, mais surtout face à la force de ses poèmes et de ses proses, la plupart fragmentaires comme il se pourrait dire des microfictions de Kafka. C’est donc une chance et une joie de lire les nouvelles proses du Paradis des lichens, dont quelques scènes ligures et celles de « Gamins des rues » qui « criblent de cris bizarres la respectabilité qui les entoure ». Composées de strates de langues en apparence du plus grand classicisme, les proses de Sbarbaro sont empreintes d’arrêts sur images stupéfiants (« Une paire de collines, moutons après la tonte »), par l’usage de vocabulaires prosaïques et triviaux (des échos du dialecte ligure ou de Gênes) sans doute issus de ses déambulations noctambules dans le labyrinthe escarpé de la ville portuaire. On pourrait, et c’est ce qu’écrit Pasolini, ajouter que Camillo Sbarbaro (1888-1967) a pu heurter par sa naïveté et ses maladresses, mais ajoute-t-il, « c’est une prose (comme celle de Gadda), terriblement maîtrisée, retenue et concentrée, d’une tristesse puissante gravée dans une énergie obsessionnelle ».
Sbarbaro était décrit comme « échevelé », « ébouriffé », son ancien professeur de philosophie (qui a tant compté pour lui) le disait d’« un esprit inquiet et mélancolique », n’ayant « aucune manie littéraire : il chante comme le rossignol, pour chanter ». À Florence, un article anonyme paru dans le journal Lacerba exprime (lâchement) ses réserves : « un petit homme pas du tout majestueux et pas très bavard qui ne montre ni ses vingt-six ans ni son talent. Don poétique qu’il possède peut-être ». Une décennie plus tard, Eugenio Montale, dans Os de seiche (1925), lui dédie une épigramme dont le portrait reste relativement naïf (Sbarbaro pliant des papiers pour en faire de petits bateaux lancés dans les eaux croupies des caniveaux). Mais ce que Sbarbaro explique, lui le Ligure, ayant vécu à Spotorno, c’est qu’il est loin de tout « campanilisme » (attachement exclusif à sa terre natale), que seule la nécessité d’écrire lui aura importé, avec une attention aux choses dites sans dignité. Il n’en détestera que davantage le fatras littéraire et mondain, vivant précairement de leçons de grec et de latin. N’en affûtera que plus son regard, rendant incisives ses proses en y pointant du doigt la douleur et la mortification, comme autant de vanités. La mélancolie, qui est souvent pointée dans ses fragments, et qu’il partageait avec ses contemporains Montale et Caproni, Sbarbaro s’en est pourtant peu à peu éloignée, délaissant son baudelairisme pour lui préférer l’élan (même antihumaniste) d’un Rimbaud. Une phrase telle que celle-ci, extraite de ses ensembles de Copeaux, livre infiniment continué jusqu’à son édition définitive en 1948, s’en approche, affirmant la décision du retrait, celle de la discrétion, et tout l’espace potentiel à venir pour ce flâneur aux sandales de paille : « Dans mes promenades d’enfant, quand j’arrivais dans une ville, je descendais du trottoir pour que le bruit de mes pas n’attire pas l’attention. »
Le Paradis des lichens comprend aussi Feux follets (1956), sous le titre duquel Sbarbaro nous fait découvrir sa passion des lichens, dont il était devenu l’un des éminents spécialistes mondiaux (il revenait de ses promenades et voyages avec des chemises pleines de spécimens, commentés en latin) : « apprendre qu’on ne sait pas ce qu’ils sont m’a probablement ancré aux lichens, mais ce qui m’émeut le plus est leur force de vie. Ils sont si nombreux à se disputer le moindre espace ! ils se serrent sur le même petit morceau d’écorce ou de pierre et foisonnent au point d’être contraints de se chevaucher ou de s’envahir tout à tour ». Éloge du bigarré (« poikilos ») qu’en grand traducteur des Grecs anciens Sbarbaro savait reconnaître comme le seul expédiant qui se boit du regard.
Emmanuel Laugier
Le Paradis des lichens, de Camillo
Sbarbaro
Traduit de l’italien et préfacé par Jean-Baptiste Para, Rehauts, 88 p., 16 €
Domaine étranger Une poignée de copeaux
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Emmanuel Laugier
Troisième livre traduit d’un choix de l’écrivain ligure Camillo Sbarbaro, Le Paradis des lichens donne à voir une rare attention aux paysages, aux petites choses, aux marges elles-mêmes.
Un livre
Une poignée de copeaux
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.
