Paulhan, Giono, Colette ont admiré Georges Navel (1904-1993) ; plus proches de nous, l’historien Gérard Noiriel ou la sociologue Anne Steiner l’estiment grandement… Ce n’est pas un mais bien quatre livres de l’intéressé qui paraissent en même temps : Parcours, Passages, Près des abeilles et Contact avec les guerriers. On ne peut que se féliciter du retour en pleine lumière de cet « éternel réfractaire », comme le décrit le primo-romancier Mattia Filice, cheminot de profession et l’un des deux préfaciers de Parcours. Second préfacier, Sylvain Prudhomme a raison de son côté de dire qu’ « il est des trous de mémoire collectifs dont on se réjouit presque après coup, pour ce qu’ils préparent de redécouvertes heureuses ». Livres épuisés à nouveau disponibles voire inédit (dans le cas de Contact), cette simultanéité éditoriale nous vaut donc de (re)découvrir un écrivain que l’on range peut-être un peu trop rapidement au rayon de la seule littérature ouvrière. Que le natif de Pont-à-Mousson nous laisse un témoignage éloquent sur la condition prolétarienne de la première moitié du XXe siècle, c’est une évidence, mais la portée de l’œuvre n’est pas purement documentaire. Celle-ci a une dimension littéraire, mieux : une qualité poétique, qu’il faut d’emblée souligner. Navel a « de la littérature sous les ongles », dit joliment le géographe Roméo Bondon en ouverture de Passages : « Laborieux, Georges Navel l’était à coup sûr. Syndicaliste quelques années, communiste libertaire tout au long de sa vie, son investissement politique ne fait aucun doute. Mais réduire ses écrits à un simple témoignage serait passer à côté de la poésie qui s’en dégage et ferait peu honneur à la démarche qui les sous-tend. » Cette démarche, c’est ce que Navel appelait diversement « la recherche d’un style de vie » ou « une méthode d’éveil » visant à l’enchantement de l’existence.
Le XXe siècle a quatre ans quand Navel voit le jour en Lorraine, dans une famille nombreuse. Benjamin d’une fratrie de treize enfants, il n’a pas 10 ans quand éclate la Grande Guerre. Certains de ses frères la feront, dont Lucien qui vénérait la « rouge » Louise Michel, figure emblématique de la Commune, probablement celui de ses aînés qui a le plus influencé Georges dans sa psychologie d’insoumis. Tôt il lui faut gagner sa vie. Dès avant 13 ans, le voilà qui trime. « Trouver de l’embauche », comme on dit alors, sera la grande préoccupation de toute sa vie. Fabrique, atelier, usine, il se place ici et là, et ses « besognes » multiples vont lui donner une vision transverse du milieu ouvrier. En a-t-il fait des boulots ! Maçon, saisonnier, ajusteur, terrassier, apiculteur, cueilleur de lavande, ramasseur de sel, bûcheron, correcteur d’imprimerie… Dans la continuité de Travaux (son premier livre, en 1945), les autobiographiques Parcours (1950) et Passages (1982, son ultime livre) racontent le métier de vivre ; Navel s’y fait historien, à hauteur d’homme et toujours à partir de ses propres...
Événement & Grand Fonds Georges Navel, corps et âme
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Anthony Dufraisse
Éminent représentant de la littérature prolétaire, l’auteur de Travaux, réédité à travers quatre livres, avait un caractère de poète réfractaire.
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