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Événement & Grand Fonds Une sorte de Joyce allemand

mai 2025 | Le Matricule des Anges n°263 | par Richard Blin

En trois romans, écrits au début des années 1950, et formant la trilogie des Enfants de Nobodaddy, la fulgurance de l’écriture à éclipses d’Arno Schmidt a dynamité la littérature allemande.

Les Enfants de Nobodaddy

Résolument iconoclastes, imprégnés d’humour burlesque et tout en orchestration d’insinuations, les romans d’Arno Schmidt, né en 1914 à Hambourg, mort en 1979 à Bargfeld, dans la lande de Lunebourg. Les Enfants de Nobodaddy (ou Enfants de Papapersonne) en réunit trois : Scènes de la vie d’un faune, Brand’s Haide et Miroirs noirs. Relevant d’un irrésistible besoin de dire, d’une forme d’expressionnisme consistant à faire sortir et paraître au-dehors la substance des choses et des êtres, ils s’appuient sur une technique narrative qui révolutionne les formes traditionnelles du roman et rompt avec les règles de la progression linéaire du récit. Chaque roman est une machine narrative où les sens l’emportent sur le sens et où l’écriture s’engendre à partir d’une extraordinaire attention à tout ce qui survient à chaque instant autour du héros comme en lui. Une écriture qui colle littéralement à ce qui survient, a l’immédiateté de l’émotion ou de la sensation. Ce qui est vu, entendu, pensé, éprouvé est restitué dans son jaillissement comme dans son enchevêtrement natif ou ses divagations magnétiques. Quant au protagoniste, c’est toujours une sorte d’alter ego de l’auteur, autrement dit un athée virulent, une intelligence en alerte, un fabuleux voyeur et un solitaire aimant obsessionnellement les archives et les cartes, les dates et les chiffres.
Dans Scènes de la vie d’un faune, le premier volet de la trilogie, le protagoniste s’appelle Heinrich Düring. C’est un fonctionnaire d’une cinquantaine d’années, qui prend le train chaque matin pour rejoindre la sous-préfecture où il travaille, dans l’Allemagne de 1939, puis dans celle d’août-septembre 1944. Esprit acéré et critique, il observe les effets de la propagande nazie sur ses collègues, sa famille et la population. La guerre n’est pas encore déclarée mais elle est déjà dans toutes les têtes. Témoin de la lobotomisation de ses semblables, et dépité de voir sa femme le délaisser, et son fils succomber aux sirènes de l’hitlérisme, il multiplie, quant à lui, les petits arrangements avec sa conscience, et ne trouve joie qu’auprès de « la grande louve blanche », Käthe, une lycéenne incarnant un érotisme radieux. Chargé par le sous-préfet – « Il restait planté là, à présidenter, monumenter, potentater, à iguanodonter, ô Dieu, le mépris… » – de rassembler les archives du district, il découvre, dans l’un des documents, les traces d’un déserteur de l’armée napoléonienne, « le faune de la lande », auquel il va s’identifier. Il retrouve sa cabane et, nouveau « Faune », il en fait un lieu de repli, son chez-soi de hors-la loi, une sorte d’île perdue qu’il aménage aux fins de survie. Mais comme on n’est plus au temps des terrae incognitae, il finit par être repéré. C’est l’été 1944, et alors qu’une battue est en préparation, les alliés se mettent à bombarder la fabrique de munitions qui jouxte la ville où il habite. C’est l’Apocalypse, mais la Louve et lui réussissent à échapper à l’enfer – « un jeune gars...

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