1963, bientôt cinquantenaire, il publie Wanderer, An Autobiography. « Wanderer » : celui qui erre, et aussi le nom d’une goélette sur quoi il avait, quatre ans plus tôt, quitté San Francisco pour Tahiti, avec treize adultes et sept enfants, dont quatre des siens dont il avait la garde exclusive. Mais son ex-femme obtient l’injonction défendant de voguer sur un navire « dangereux ». Hayden se résout, se désespère, s’interroge, et puis au diable. Ce périple illégal constituera la trame du livre, entrelardée d’un encore plus long voyage vers son propre passé.
Quelques étapes : il avait vécu son adolescence dans la Grande Dépression, traîné par une maman possessive et son margoulin de beau-père dont les coups foireux dictaient de subits déménagements ; il n’était pas toujours scolarisé, et rêvait dans les bibliothèques de divers patelins, rayon 910.4 – Voyage et navigation. À 16 ans, décide de prendre la mer, trouve à travailler sur les chalutiers, économise pour acquérir à 19 ans son premier bateau ; devient trois ans plus tard le plus jeune capitaine de voiliers commerciaux du pays. Un article du Post de Boston s’en enchante : « UN MARIN AUX AIRS DE STAR DE CINÉMA », et voilà le demi-dieu de chair fraîche bientôt gratifié par la Paramount d’un contrat confortable, et directement propulsé premier rôle dans deux productions en Technicolor où il se trouve comme zombifié. Dès 1941, il sabote cette première carrière en rejoignant l’Europe : engagé dans les paras, s’essayant au transport d’explosifs, faisant ses classes de Marines, missionné en Adriatique pour aboucher alliés et partisans de Tito. Après-guerre, retour aux studios, nouveaux ponts d’or, sentiment de vacuité.
On peut de là soupçonner une part de Wanderer : la dérision d’Hollywood, des premiers essais (chap. 52, « La castration ») au tournage farcesque de productions « ineptes » en passant par la silhouette des grands pontes, « l’air important et désorienté, comme le maire d’une petite ville » ; plus largement, la « ville imbécile de Los Angeles », les rapports contrariés d’Hayden avec une norme adossée à la sécurité financière et aux lotissements, dans l’« existence rampante et mesquine » de contemporains pourvus de « grosses voitures » et de « petites mains ». A contrario, il y a bien sûr l’appel du grand large : fascination pour les ports et les hommes à cicatrices et cou de taureau, volumes de Stevenson, Conrad & Thoreau dans la cabine, et les mots du récit marin empilés, grand foc, drisses et glènes de cordage. De même que notre crainte de gravir un Grand œuvre boursouflé, et interminablement penché sur des abîmes (chap. 89 : « Adieu », chap. 93 : « Ultime adieu »). Ajoutez quelques approximations éditoriales (couverture dissuasive, coquilles variées, passés simples qui amidonnent la traduction), on pourrait lâcher la rampe.
On aurait tort. Le livre est admirable, notamment par son honnêteté. Hayden ne vante jamais ses échappées, mais donne plutôt forme à sa conscience agitée, et à sa hantise de n’être pas « à la hauteur », qu’il parle de lui à la première ou troisième personne. C’est le gringalet, l’enfant, le garçon, bientôt l’homme : mais toujours c’est le manque d’assurance, la terreur du trou de mémoire, les mains moites d’anxiété de celui qui se découvre enfin dévoré du regard alors même que ses peurs l’engloutissent. Sa prose fébrile n’épargne jamais l’acteur (sinon, à la rigueur, dirigé par John Huston dans Quand la ville dort, en 1950), pas plus que l’époux dont un mariage s’étiole « sans raisons ni discussions particulières », ni même le capitaine – ses sentiments de triomphe vite dissipés, le voyage vers Tahiti se désagrège, il se sent « étrangement déçu », observant ses enfants « dormant comme des fleurs, repliés, immobiles ». Il y a certes des portes de sortie, où il finit cependant par distinguer quelque supercherie, comme si sa dignité s’avérait introuvable, et que cette prestigieuse Silver Star dont on le décore pour sa bravoure n’était qu’un de ces « accessoires de scène » qu’il convoite. Verdict : « En fait, j’étais défectueux ». Comme conclut Philippe Garnier dans Sterling Hayden l’irrégulier (La Rabbia, 2019), une faille « l’empêchait d’être bien dans sa peau même quand il accomplissait dix fois plus que le commun des mortels ». Ou, autrement vu par James Ellroy dans sa préface à Wanderer : « immense à tous points de vue, il donnait l’impression qu’il pouvait s’effondrer dans une situation critique ». Ce qu’il fit en direct, devant les journalistes et leurs caméras, en pleine chasse aux sorcières : parce que brièvement encarté au Parti au sortir de la guerre, Hayden est assigné à comparaître le 10 avril 1951, dans une audience publique, à Washington. Là, pressé de questions, « sagement assis dans la jolie petite pièce éclairée », fumant « comme un incinérateur en montrant bien à tout le monde que je n’ai rien dans le ventre », il finit par jeter en pâture deux noms de rouges – une actrice, un de ses meilleurs amis –, ce qui lui attire aussitôt les éloges de la presse et de ses pairs dans un pays qui « portait un mouchard en triomphe ». « He was yellow », il était lâche, statue-t-il dans des pages d’une saisissante âcreté, sorte de point de non-retour où culmine Wanderer.
Viendront bien sûr d’autres films, comme Le Privé de Robert Altman (1973) où il incarne à merveille un écrivain-ivrogne, force de la nature que corrige un avorton. En 1976 paraît Voyage, nouveau succès public et critique, pas suffisant pour regagner l’estime de soi. Sterling a rédigé une bonne part de ce roman sur la péniche qu’il s’est offerte ; amarré quai de Conti, torse nu et barbe fournie, il répond à la télévision française, à l’été 1970 : « On me dit toujours : Hollywood ne vous a pas plu. Mais c’est moi que je n’aimais pas. J’aurais été à Pittsburgh, Lille, Marseille, ç’aurait été pareil. C’était en moi. »
Gilles Magniont
Wanderer, de Sterling Hayden, traduit par Julien Guérif, Marest éditeur, 528 p., 30 €
Domaine étranger « Le cœur gangrené »
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Gilles Magniont
Réédition de Wanderer, dont les imperfections n’empêchent pas la grandeur, ce qui vaut aussi pour celui qui s’y raconte, l’acteur malgré lui Sterling Hayden.
Un livre
« Le cœur gangrené »
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

