Vikenti Veressaïev, jeune médecin en formation, s’est « engagé à tout dire » de sa pratique, « à ne rien taire » de ses doutes, de ses erreurs comme des failles institutionnelles, à la manière d’un pacte autobiographique. Nous sommes en Russie à la charnière du XXe siècle, en pleine campagne, au contact de patients pour la plupart démunis, dépendants d’une médecine onéreuse et souvent inaccessible. Miroir grossissant de la société russe à peine industrialisée, Notes d’un médecin récapitule une histoire de cette science avec une double aspiration : comprendre et maîtriser le processus vivant afin de faire progresser la condition humaine.
Veressaïev est l’un des premiers à documenter et à ausculter son propre quotidien complexe et exaltant. Avec Tchekhov également praticien, Récits d’un jeune médecin de Boulgakov et plus récemment La Tourmente de Vladimir Sorokine, tous ont en commun cette même passion pour la connaissance.
Appelé à n’importe quelle heure de la nuit, devant parfois affronter des tempêtes pour tenter de sauver un patient ou réalisant sa première trachéotomie, Veressaïev commente tout de ses échecs et de ses joies, étudiant et se jugeant sans relâche. Aussi étrangers nous trouvons-nous vis-à-vis de sa science qu’il associe volontiers à un art, analogue à l’art de Tolstoï, cette plongée dans le quotidien d’un médecin, un siècle et demi plus tôt, exerce une forme de fascination en même temps qu’une sensation de soulagement à appréhender à notre tour les dynamiques de nos souffrances et de nos guérisons. C’est une véritable pensée de la médecine que nous livre le romancier et poète né en 1867, une pensée aux échos étrangement contemporains. Sur un plan éthique, il se demande quelles expérimentations justifient la souffrance animale et comment les réduire. Il s’indigne contre celles pratiquées sur de jeunes prostituées de 12 ou 13 ans à qui on a inoculé de la syphillis. Ne prenant aucune pratique pour acquise, Veressaïev met en lumière la question du consentement face à l’autorité du médecin, notamment lors des consultations gynécologiques, invoquant la pudeur, l’inégalité d’un rapport vertical et le manque de connaissance des praticiens hommes face aux souffrances spécifiquement féminines : « Dieu merci, les facultés de médecine sont de nos jours ouvertes aux femmes. C’est un immense bienfait ! » Lecteur de Marx, son manifeste n’appelle pas seulement à ouvrir le champ de la discipline aux femmes, il aspire à une médecine fondée sur une société égalitaire et socialiste, conditions indispensables pour assurer le bonheur et l’accomplissement de chacun.
On pense au remarquable essai poétique de John Berger et du photographe John Mohr sur un médecin anglais de campagne, publié pour la première fois en 1967. Dans Un métier idéal (L’Olivier, 2023), Berger entreprend une sorte d’enquête autour de John Sassall dont « l’imagination le pousse à devenir un malade après l’autre », point de départ d’un itinéraire esthétique, philosophique et « fraternel ».
Lors d’une présentation récente de Notes d’un médecin (en janvier 2025, aux rencontres de Version Mangiennes), sa traductrice Julie Bouvard précisait que, par-delà les maladies et la souffrance charriées, ces notes racontaient une autre histoire de la médecine : « une histoire de la vitalité de l’espèce humaine ». Une vitalité de la pensée, de l’écriture comme du corps humain, unis par un même besoin d’éclaircissement.
Flora Moricet
Notes d’un médecin, de Vikenti Veressaïev
Traduit du russe par Julie Bouvard,
préface de Dimitri Bortnikov
Noir sur blanc, 272 pages, 23 €
Domaine étranger Un journal idéal
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Flora Moricet
En Russie, en 1900, un médecin consigne son quotidien et tire de son expérience individuelle du soin des réflexions éthiques, sociales et une pensée collective.
Un livre
Un journal idéal
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

