La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine français Contre-plongées

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Dominique Aussenac

Pour son cinquième roman, Emmanuelle Favier chronique une passion amoureuse entre possession et dépossession, dans et hors de l’eau. Ambitieux et inégal.

Ecouter les eaux vives

La beauté touche parfois par ses imperfections. Le terme baroque, s’il évoque un art triomphateur, ostentatoire, porte aussi une notion de bizarre, de contraire à la pureté, à la nudité. Peut-être parce qu’en portugais barroco définit une perle irrégulière, roche non lisse, granitique. Écouter les eaux vives fait un peu le même effet. L’ouvrage, que l’on pourrait diviser en quatre parties, donne l’impression à la fois d’être aussi lisse que grenu. La description des lieux, des paysages se révèle souvent très poétique et aussi très définie, alors que la narration, elle, s’encorbelle, s’échevelle. Les personnages contrastés, ambigus, sont eux soumis à des instincts, des forces contradictoires si bien que l’histoire en elle-même finit par importer peu, surpris que nous sommes par les affects, les états d’âme, les incompréhensions des personnages par rapport à eux-mêmes, leurs actions, leurs pensées.
Nous plongeons dans ce livre avec un sous-marin. Pénétrons un monde clos perdu dans une immensité. Ce qui fait que les sens, leurs pertes, leurs compensations engendrent un singulier jeu de cache-cache avec trois petits singes, un qui ne voit pas, une qui n’entend pas et le dernier qui ne parle pas. L’ambiguïté sexuelle de l’héroïne, son apparente absence de sentiments, renforce une impression de malaise, de mal-être. Adrian, oreille d’or dans un sous-marin nucléaire britannique, décrypte les bruits des profondeurs. Un avertissement à la fin de l’ouvrage nous indique que l’on attribue le terme d’oreille d’or à la marine française et non à la Royal Navy, mais le livre traversant la Manche, nous emmenant à l’île Longue, au large de Brest, repaire des submersibles atomiques hexagonaux, cette confusion voulue, mélange des genres importe et importe peu. Moins que celle qui enveloppe Adrian, au prénom, au corps et à la coupe de garçon qui n’est nullement attirée par les femmes mais qui pratique une sexualité hygiénique de mâle alpha qui aime à humilier les… hommes. Interroger la féminité et le rapport entre sexes est un souci chez Emmanuelle Favier déjà abordé dans Le Courage qu’il faut aux rivières (Albin Michel, 2017) où elle met en scène des « vierges jurées », femmes albanaises qui vivent en hommes. À noter que les femmes et les lapins étaient considérés comme maléfiques sur un bateau.
La première partie de l’ouvrage quasi parfaite pourrait constituer le contenu d’un seul roman évoquant la vie à l’intérieur du sous-marin, sa routine, ses alertes, ses joies, ses frustrations… et les êtres que l’on laisse à terre et qui finissent par y périr. Corps encapsulés dans l’espace et le temps. On songe aux personnages d’Echenoz. L’écriture y est précise, tout en tension. Les trois autres parties s’avèrent moins évidentes. Ainsi dans la deuxième, la vision d’Abel, Apollon aveugle, guidé par un chat qu’il tient en laisse, très poétique certes, n’en est toutefois ni homérique ni borgésienne, ni vraiment crédible. De plus, le garçon est ici présenté en dangereux psychopathe dont la précédente conquête s’est suicidée. Adrian la fausse mâle va faire la vraie femelle en rencontrant un alpha encore plus loup et ainsi possédée, s’éprendra d’amour. Sous les yeux d’un si gentil et énamouré Arthur, qui, lui, passe son temps à photographier et développer des femmes à demi nues, mais pas que… Le père d’Adrian, décédé dans la première partie, était lui devenu aveugle du fait de la perte de son aimée, peut-être aussi de l’aveuglement de sa fille. Adrian et Abel finiront par se désunir.
Dans une troisième partie, en miroir inversé à la première, Adrian rejoint un sous-marin, cette fois piloté par un novice qui compensera l’expérience par un autoritarisme hautain, bref une couille molle arrogante, peu efficiente. Le sous-marin semble à deux doigts de la mutinerie. In fine, nous nous retrouvons en Catalogne, à Colera, le village après Port-Bou où s’est suicidé Walter Benjamin, qu’Emmanuelle avait déjà évoqué dans Les Funérailles de Bolaño (La Guêpine, 2020). Abel disparaîtra, Arthur deviendra homme, du moins adulte. Quant à Adrian ? Toujours en plongée ou en contre-plongée, à la recherche d’elle-même ?
Bref, il y a là de singulières pépites, du style, des fruits d’une imagination fertile, mais pas encore à maturité. Emmanuelle Favier, née en 1980, arrive à la croisée de ses chemins d’écriture. Elle aime en poète cueillir des mots qui font pâlir d’envie, précieux, mystérieux, exaltés. Cependant, cet « Amour, souffrance sans volupté » laisse un goût d‘inachevé. « L’eau est immense, furieuse. Elle rayonne d’écume au-delà du visible. Le bruit blanc, insensé, indéchiffrable des particules de cavitation rend les abysses impénétrables ? Peu à peu l’eau se calme et la clarté se fait. »

Dominique Aussenac

Écouter les eaux vives,
d’Emmanuelle Favier
Albin Michel, 354 pages, 20,90

Contre-plongées Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°260
4,50