La corde raide sied à Nathalie Azoulai. Dans ce nouveau roman, brûlant d’actualité (l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 y tient une place centrale), nous rencontrons Théo et Léa. Plus exactement, ce sont eux deux qui se rencontrent, au début du livre, dans une suite de scènes délicieuses et rapides. Ils ont, à l’époque, chacun 25 ans, et se croisent par hasard dans une école de tir, un 9 mm à la main. Ensuite ils vont boire, en tête à tête, des vodkas dans un rade de quartier, plus spécialisé dans le PMU que dans les boissons raffinées. Cette entrée en matière pétaradante et embrumée est le début de leur histoire de couple, une rencontre aussi émouvante que joyeuse. C’est écrit au grand galop, avec une maîtrise tout en légèreté. Peu après, Théo, qui est breton, demande la main de Léa à ses parents, sous les vivats de Rose, la jeune sœur de Léa. « Vive Théo ! Vive Théo ! J’adore les hommes qui épousent des Juives, dit Rose, ce sont eux les vrais mensch. (…) C’est quand même insensé d’aimer les ennuis à ce point. »
Les hérédités sont lourdes et la plume de Nathalie Azoulai aérienne. Le souvenir de la Shoah est bizarrement plus cuisant auprès de la mère de Théo que dans la famille de Léa et de Rose. La réalité, complexe, est mise en pièces dans son écriture malicieuse et intelligente. Comme cette scène où, dans l’avion de retour d’un voyage en Israël, Léa déclare à Théo : « Si je n’étais pas juive, je serais antisémite. » Il se fige, lui qui rêve de devenir juif, pour y trouver une identité dont il pense manquer.
Pendant qu’elle nous déroule la vie de ses personnages, Nathalie Azoulai se joue de ses lecteurs, complexifiant les caractères, apportant des couches supplémentaires au millefeuille que le temps qui passe construit au sein des humains pris dans la tempête de la réalité contemporaine. Après une douzaine de titres, dont Titus n’aimait pas Bérénice, prix Médicis 2015, elle agrippe son lecteur par le cerveau, avec humour et finesse, dans une audace où le grand-guignol côtoie le tragique.
Le 7 octobre, pivot terrible, est ressenti symboliquement, dans la chair, dans les esprits des personnages. Léa et Théo n’y réagissent pas de la même façon. Lui, rêve de judéité ; elle, la vit. « Théo convoitait la ligne qui serpentait entre les bombes, et non seulement il la voyait mais il voulait être de ceux qui ne la lâchent jamais, ne désespèrent jamais, pour panacher le sang et le miel jusque dans les abris. » La légèreté s’envole – comment pourrait-il en être autrement ? « Un soir, Léa rentra dans tous ses états. Elle s’était disputée avec des collaborateurs qui lui reprochaient le nombre de morts à Gaza et maintenant au Liban. À trois contre un, rien ne les arrêtait, ils étaient déchaînés. (…) – Tu aurais dû les entendre, dit-elle à Théo, tout était de ma faute. – Quand la quantité change, la qualité aussi, tu ne peux pas nier que ces milliers de morts changent la perspective. »
Et pourquoi cette guerre-là ? Et si elle, Léa, était russe ou syrienne ? « Et Théo, tu ne vois pas qu’ils mélangent tout, qu’ils nous traitent de nazis ? » Et la peur qu’on m’agresse physiquement ? Et leur fille, qui a choisi la religion catholique, qui porte une croix, si elle portait une étoile ? Et toutes ces questions, plus importantes que les réponses ? Et comment fait-elle, Nathalie Azoulai, pour partir avec autant de légèreté puis arriver à tout cela, et en ressortir par une porte que le lecteur découvrira par lui-même ? Ce Théo, avec toutes ses vies, est un personnage attachant et bourré d’humanité, jusqu’aux toutes dernières pages. Ce Théo avec ses vies, ses femmes, ses doutes, ses interrogations, ses failles.
Anne Kiesel
Toutes les vies de Théo,
de Nathalie Azoulai
P.O.L, 270 pages, 20 €
Domaine français De miel et de sang
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Anne Kiesel
Dans un roman brillant, Nathalie Azoulai mêle l’intime et la guerre, les sentiments complexes et le drame autour du 7-Octobre.
Un livre
De miel et de sang
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

