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Domaine français L’enfant qui a perdu son frère

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Richard Blin

En un livre qui nous fait devenir le contemporain anachronique de la très émouvante histoire de deux frères, Francis Grembert donne présence à l’absence sur fond de monde rural en train de finir.

Les Deux Tilleuls

Tout entier né d’une écriture du punctum, de ce qui point et poigne, Les Deux Tilleuls est un livre frémissant de beauté mélancolique, si par mélancolie on entend un mode de rapport, dans le présent, à ce qui est perdu. Il nous plonge dans l’intimité de deux frères, Francis, 7 ans, le narrateur, et François, 4 ans, deux enfants des hameaux et des lieux-dits, de l’herbe folle et des champs, nés dans une ferme du nord de la France, sise au fond d’un chemin. « Notre ferme est une île ». Un espace à l’écart, un ensemble de lieux – champs, chemins, route, hangar, étables, cour en haut de laquelle poussent deux grands tilleuls dont le plus ancien a survécu à la Première Guerre mondiale – où êtres et choses ont une présence intense.
Deux frères inséparables qui chaque jour partent à la découverte de ce monde offert, vécu à la fois comme substance et géographie, centre matriciel et terre d’exploration. Une enfance des plus heureuses « où dominent le vert de l’herbe et les déclinaisons du brun », qui, un dimanche du mois d’août 1969, va basculer dans l’impensable. « Le corps de François est allongé sur la route. Un de ses souliers traîne à deux-trois mètres de la voiture qui vient de s’arrêter. » Il décédera quelques jours plus tard. « Je veux raconter ton histoire, le moment est venu. J’ai soixante ans. Tu peux imaginer ça ? » « Je cherche simplement à faire un livre sur toi et moi. Parce qu’un livre, c’est autre chose, de plus grand, de plus mystérieux que ce qu’on peut dire et faire. »
Et Francis de se souvenir des jours qui ont suivi, de son « exil » de cinq jours chez des fermiers voisins, de son retour à la ferme – « Une ferme ne change pas parce qu’un enfant est mort. Je n’en reviens pas. » –, de sa façon de rassembler des bouts de leurs jeunes vies. « J’ai sept ans. Je suis capable de comprendre et de ne pas comprendre. C’est un âge bizarre. Où la rationalité a triomphé mais se nourrit encore de pensées magiques. » Il comprend que la vie des hommes « ça ne continue pas toujours », qu’avec la mort il est entré dans un temps autre, celui où l’on vit avec ce qui est perdu. Finis les avenirs imaginés, « François et moi dans les fermes, explorateurs d’étables, de remises et de hangars ». Il a beau grimper dans les tilleuls, leur parler – « ils m’écoutent dire François et moi. Ce sont de bons arbres, avec une ombre parfumée qui ne saurait mentir » – rien n’y fait, François ne revient pas.
D’où ce livre construit autour d’un vide, de tout un travail évocatoire qui fait revenir François, restitue, par-delà l’épreuve de la perte, le royaume d’une enfance commune, le temps des expériences premières. Un rapport intime au révolu, à la magie d’un passé incomparable, qui passe par le fait de recueillir des moments partagés, « les doux, les rudes, les indéfinis », de s’attarder à des détails, des « presque-rien », des « demi-gestes », des mots « déformés ». « Je collectionne les bouts de jours perdus, je les astique, les encaustique, les trie, j’essaie la page fournie, le paragraphe sec, le joli de la phrase. Je bâtis mon mausolée. »
Un mausolée qui est un hommage au frère autant qu’à un mode d’existence qui allait disparaître. « Tu es parti avant que nos champs ne deviennent d’autres champs. Les petites parcelles ont été rassemblées autour des fermes. » Et un livre qui donne à éprouver l’irreprésentable de l’innocence grâce à une forme, un dispositif qui permet de dire les choses tout en leur conservant leur caractère indicible. Qui n’occulte pas l’irrémédiable mais accueille ce qui revient pour lui dire adieu.

Richard Blin

Les Deux Tilleuls, de Francis Grembert
Arléa, 120 pages, 17   

L’enfant qui a perdu son frère Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°260
4,50