Avec constance et talent, Bruno Remaury poursuit son inventaire de la façon dont la modernité a changé les cadres de pensée à l’aide desquels on considère le monde qui nous entoure. Après notre rapport à l’espace (Le Monde horizontal), au temps (Rien pour demain), aux choses (L’Ordre des choses), à l’enfance (Le Pays des jouets), c’est au regard qu’on pose sur l’autre, proche ou lointain, que s’attache Sur toute la surface de la Terre. Et ce au moyen du toujours même dispositif qui combine l’art du montage cinématographique à celui du conteur. Dans une forme où l’essai et la narration s’entrecroisent, et qui procède par blocs et simultanéité, rapprochements et analogie, liaisons obliques et mises en résonance, Bruno Remaury évoque les différents visages de l’altérité, « de l’étrangeté à la marchandisation, de la domination au rejet ». Il le fait en mêlant fiction et faits réels et en racontant le monde par le truchement de personnages qui en furent les acteurs ou les témoins. Des personnages condensant l’esprit d’une époque, incarnant une représentation du monde et témoignant d’un air du temps à travers ce qu’ils ont vu, vécu ou ressenti.
Comme Henri, un jeune colon affecté au corps administratif des colonies en Indochine, qui est soudain confronté à « l’abrupt et insondable étrangeté de l’autre, humain lui aussi et pourtant radicalement différent ». On le voit voir et nous dire ce qu’il en comprend. Pris dans un monde qui le dépasse et l’effraie, il assiste à la métamorphose du rêve d’Orient en rêve d’empire étendant au monde ses idéaux et sa civilisation. Avec l’histoire des Rois mages et la traite négrière, c’est l’évolution historique du regard sur l’autre lointain qui se trouve condensée. Un regard qui passe « de l’émerveillement à la connaissance, de la connaissance à la domination, de la domination au mépris, du mépris à la haine » et conduira à agir envers des hommes comme s’ils n’en étaient pas. L’esclavage est une machine qui vise à réduire, séparer, retrancher et semble n’être qu’une des conséquences du besoin de classer, de distinguer. Face au nouveau venu à l’école ou face à celui qui vient d’ailleurs, c’est la même curiosité qu’institue le XIXe siècle. Elle scrute l’homme « comme une étrangeté dont on veut tout à la fois s’instruire et se divertir ». Ce qui vaudra à Saartjie Baartman de devenir, sous le nom de Vénus Hottentote, le premier exemple de phénomène de foire « exhibant ses fesses et son sexe aux regards et aux attouchements d’un public hilare ou fasciné ». L’autre considéré comme un spectacle à sensations, le regard orchestré et monnayé à travers l’exhibition d’êtres humains, a fait la fortune de Phineas Taylor Barnum autant que le succès des expositions coloniales. Une mise en marchandise de l’altérité qui a précédé la grande mise en spectacle du monde.
Du mythe de Babel à la ville du futur dont rêvait Walt Disney – et dont le parc de loisirs n’est qu’une extension – ou de la première terre colonisée par les Anglais sur le continent américain (la Virginie, devenue le berceau de l’esclavage) jusqu’aux carnets d’Eileen Farthington, une golfeuse des années 1950 vivant en Californie et dont lesdits carnets – où elle témoigne de ce qu’elle voit d’un monde qu’elle aime de moins en moins – sont remplis « de sa haine de ce qui n’est pas elle », ce sont les tribulations de la perception de l’Autre que nous conte Bruno Remaury. Seule l’Amérique se pense sans autre puisqu’elle a pour principe fondateur le mythe d’une terre vierge accueillant une civilisation recommencée, et qu’elle oublie que cette terre était déjà peuplée et qu’elle a été vidée de ses habitants par la force. « L’Amérique n’a pas d’autre, car la réalité de l’autre est d’être déjà américain sans le savoir. » Sans se penser comme ayant un autre réel, l’Amérique n’a jamais cessé de rejouer des luttes contre des ennemis, que ceux-ci soient imaginaires ou réels. C’est que le cours de l’histoire, nous dit Lévi-Strauss, consiste à recréer de l’altérité soit par diversification interne, soit par admission de nouveaux partenaires.
Alors, face à un monde « qui singularise et hiérarchise les identités pour mieux les réduire à des places assignées », peut-être faut-il revendiquer le droit de « pouvoir être simultanément soi-même et un autre ». Autrement dit, ne pas se résumer à un seul nom, et pour cela « se diffracter en une infinité d’identités ».
Richard Blin
Sur toute la surface de la Terre,
de Bruno Remaury
Corti, 176 pages, 18 €
Domaine français Ce qui s’oppose à un « nous »
Comment l’altérité, ce qui n’est pas soi-même, a-t-elle été pensée ? Entremêlant simples destins et réalités historiques, Bruno Remaury donne corps et voix à la rencontre de l’Autre. Pour le meilleur et pour le pire.

