Avec une magistrale subtilité, le premier roman d’Éléonore de Duve, Donato, évoquait son grand-père italien, dans les vastes paysages ruraux de Basilicate. Celui-ci, dont le titre se limite aussi à un prénom, Sophia, est plus mystérieux. Quelles sont, au début, ces armes, ces évocations d’ennemis ? « Désormais, de façon constante, les fleurs poussent à l’envers, comme les peaux, les ossements et les ombres rongent la terre. » Quel est ce visage massacré ? Où sommes-nous ? Qui est cette jeune femme qui regarde son enfant s’ébattre dans la nature ?
Le lecteur comprend tout de suite qu’Éléonore de Duve lui fait remonter le temps : les chapitres sont numérotés à rebours, de 47 à 1, ils sont plus ou moins de longueur décroissante. Cette chronologie provoque un effet hypnotique, à condition d’avoir accepté de se laisser porter dans un inconnu constitué de petites notations, d’actions concrètes, d’observation des éléments. « Il faut admettre qu’il pleut à outrance. La rivière se débat avec son écoulement, les eaux se choquent, de légères avalanches secouent les alluvions. » Sophia travaille, elle corrige un texte, elle construit, plante des pieux, manie une bétonnière. L’explication de tout cela ne sera pas délivrée. L’autrice a laissé de la place entre les éléments. C’est aéré, à chacun de construire, avec sa petite bétonnière mentale, ou en plantant des pieux, voire des fétus. Plus on avance dans le texte plus la sérénité envahit. « Sophia ouvre grand les vantaux, une abeille pourrait patienter sur la table, jusqu’à l’arrivée des étamines d’été. Elle chope des cassons de sucre, frelate sa tasse brou de noix. Les gestes inutiles sont ses préférés. » Un amant disparaît, puis partage sa vie (puisque nous remontons le temps). Les personnages des grands-parents surgissent. À la simple évocation d’un marteau réclamé, que l’enfant Sophia doit apporter dans la cave, qui est surtout un atelier, un peu effrayant, « de pierre, de tuyaux, de cliquetis », et voilà des souvenirs personnels qui remontent à l’esprit. C’est étrange et beau.
Anne Kiesel
Sophia, d’Éléonore de Duve
Corti, 90 pages, 16 €
Domaine français Sophia
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Anne Kiesel
Un livre
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

