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Textes & images Une femme brute

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Delphine Descaves

En une série d’épisodes aux dessins foisonnants, décoiffants, Aline Kominsky-Crumb se raconte, sans filtre.

La bunche, c’est le surnom que s’est donné la dessinatrice Aline Kominski-Crumb, décédée en 2022. Elle l’a aimé justement parce qu’il n’est pas spécialement gracieux : bunch, rien qu’un vulgaire paquet. Dans ces histoires publiées entre les années 1970 et 2000, elle se livre à une autobiographie rude et provocatrice : complexes physiques, névroses, immoralité, désir assumé de tout dire… « À jeun, la bunche est méchante et ne peut pas s’empêcher de rabaisser les gens… elle a un esprit bouillonnant qui tourne à vide… elle est fainéante et sans volonté… sa passion animale et son profond masochisme en font le parfait objet sexuel pour certains mecs. » Elle ne s’épargne pas et n’épargne pas non plus son lecteur, embarqué dans un univers où se mêlent introspection et humour noir, humour juif, autodérision, satire. Le tout en un new-yorkais imbibé de mots yiddish – difficile à transmettre comme l’explique dans la préface sa fille, qui a réalisé la traduction française. C’est un détonnant et malin pacte autobiographique qu’elle conclut avec nous : « me voici les amis, pour vous conter les histoires de ma vie sordide ! Et n’oubliez pas, tout est vrai ! »
La bunche raconte son adolescence, émancipation ingrate mais nécessaire pour échapper à ses parents monstrueux, décrit ses aventures sexuelles, son goût pour les drogues, sa rencontre avec Crumb, son futur mari. Elle évoque aussi, de manière directe et sans aucune gêne apparente, comment elle a abandonné son premier enfant, dont elle ignorait qui était le père. « Eh… si y a un gars de 30 ans qui lit ça, né le 17 juin 1967 à N.Y.C, vous pourriez être mon fils biologique… mais si vous décidez de me contacter, gardez bien en tête que je n’ai aucune idée de qui est votre père ! eh oui, j’étais un peu frivole ! » Soulignons ici que cette liberté de ton, qui n’est plus si rare aujourd’hui chez des femmes artistes, l’était davantage dans les années 1970. Cette franchise totale, cette absence affichée de pudeur agit comme une libération chez le lecteur, renvoyé à ses propres démons et peut-être surtout à ses propres inhibitions. Si nous sommes choqués parfois, c’est notre problème – pas celui de la bunche.
Ses planches ne sont d’ailleurs pas seulement introspectives mais nous jettent aussi à la figure sa vision de l’humanité et de la vie en société : famille grossière et étriquée, prédations des corps, instinct grégaire, soif pathétique de reconnaissance, matérialisme brutal et obsession pour l’argent… par instants, on pense au moralisme noir de Céline. Noir et blanc, son dessin saturé, surchargé, cru, porte sa verve auto-dépréciative et révèle une humanité peu reluisante. Il rappelle tantôt l’art brut, tantôt l’expressionnisme (dont Kominsky était grande admiratrice), tantôt Picasso et ses visages déconstruits. On pense aussi aux femmes robustes et charnues dessinées par Crumb. Aline Kominsky explique d’ailleurs qu’elle leur ressemblait, avant même de le rencontrer ! Cette inventivité graphique se double d’ailleurs d’une inventivité narrative, quand la bunche nous présente Mr Bunch, une sorte de double masculin odieux et sexiste, qui habite en elle et apparaît à différentes reprises, généralement pour l’apostropher ou l’insulter.
Ainsi, cette artiste sans fard décline ses différentes identités et ses différents moi, entre haine de soi et émancipation créatrice, entre auto-dévalorisation et conscience orgueilleuse de sa différence et de son talent. Les dernières planches, qui datent des années 2000, nous la montrent en France, installée dans le Sud, puis finalement en 2013, apaisée… très relativement. « Beaucoup de gens me voient comme quelqu’un de fort, discipliné, prolifique et positive… l’épuisement, l’ennui et le dégoût de soi sont mes compagnons de chaque instant… »

Delphine Descaves

Sacrée Bunche, d’Aline Kominsky-Crumb
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Crumb, avec l’aide de Jean-Pierre Mercier, L’Association, 214 pages, 35

Une femme brute Par Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
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