Jean Echenoz, cadrages et débordements
Dans Cherokee (1983), deuxième roman de Jean Echenoz, Georges Chave, prototype du personnage sans qualités particulières, si ce n’est qu’il aime le jazz et végète un peu, se retrouve à faire le détective privé à l’insu ou presque de son plein gré et, contre toute attente, à résoudre avec une facilité déconcertante plusieurs affaires. Sans que l’on sache trop, d’ailleurs, à quel point il est conscient de ses actes et quelle compréhension il a du réel qui l’entoure. Tout n’est peut-être qu’une affaire de hasards moins objectifs que dérisoires. Plus loin, alors qu’il est nébuleusement poursuivi par une coquette galerie d’olibrius de toutes obédiences (dont les membres d’une improbable « secte des rayonnistes de la main gauche » qui semble tout droit tirée d’un album de Tintin), il se met dans sa planque montagnarde à taper le bœuf sur des instruments de fortune avec quelques collègues.
Dans Nous trois (1992), de futurs astronautes qui s’apprêtent à subir un entraînement intensif (à base de centrifugeuses et autres engins vindicatifs) passent leur temps, comme si de rien n’était, à boire des Pastis et grignoter des cacahouètes. Même Ravel (2006), première d’une série de trois « vies imaginaires » parfaitement réelles, s’ouvre sur une scène de bain duquel le compositeur, converti en héros echenozien de plein droit par la magie d’une écriture au faîte de sa maîtrise, n’a guère envie de sortir car « il est dommage d’abandonner l’eau tiède et savonneuse ».
Cette apparente nonchalance, cette manière de se laisser porter (ou, le cas échéant, de se laisser manipuler), bref cette relative indifférence des personnages est une constante de la poétique echenozienne. Son art du roman, sophistiqué s’il en est, se joue d’une impression de facilité, comme si tout cela se faisait sans efforts. Comme si ces récits aux trames complexes et parfaitement ajustées jusque dans leurs désajustements, il les écrivait les doigts dans le nez. Il y a là, bien sûr, une forme d’élégance, celle de ne pas laisser transparaître – de ne pas infliger au lecteur – l’énorme travail nécessaire pour parvenir à donner une telle sensation de fluidité à ce qui ne cesse pourtant de se mettre des bâtons dans les roues. Mais il y a aussi la conviction que le roman peut et doit retrouver ce goût de l’action et qu’on n’en a pas fini avec ce vieux fétiche, la péripétie.
Ce fut le cas dès Le Méridien de Greenwich, opus initial sorti de nulle part en 1979 (Echenoz a 31 ans) où se dessinaient déjà les grandes lignes de ce que le critique Pierre Lepape définirait quelques années plus tard comme « une entreprise de subversion du roman par déstabilisation douce ». Echenoz en évoque la genèse dans Jérôme Lindon (2001), bref texte étonnamment émouvant de la part d’un écrivain plutôt rétif aux épanchements qui dresse le portrait sensible d’un éditeur si imposant – avec son « long visage austère », sa « morphologie sèche » et ses reparties cassantes – que notre primo-romancier aura...

