Marius von Mayenburg a l’art de proposer un théâtre aux situations explosives et à l’humour décapant. Avec Nocturne, l’écrivain n’y est pas allé de main morte et s’empare de sujets sensibles comme l’antisémitisme et le racisme. La pièce se déroule dans une famille allemande, deux semaines après la mort du père. Nicole, la fille et Philipp, le fils, nous prennent à témoin de leurs affrontements et ce, dès les premiers mots échangés. Ils sont ensemble pour débarrasser la maison familiale. Dans le grenier, ils ont trouvé un tableau de petite taille emballé dans du papier kraft et découvrent qu’il est signé « A. Hitler ». Coup de tonnerre ! La discussion s’envenime davantage entre le frère, la sœur et leurs conjoints respectifs, Fabian, le mari de Nicole et Judith, la femme de Philipp. Cette dernière étant juive, elle veut comprendre comment un tel tableau a pu se retrouver dans la maison. Mais voilà que surgit très vite la question de la valeur marchande de l’aquarelle, vu la notoriété du peintre ! Quand Judith prône pour sa destruction pure et simple, Philipp trouve qu’elle contient l’utopie d’un monde paisible, « la vision d’un monde avec un Hitler artiste (…) Et non dictateur », Fabian et Nicole voyant plutôt une belle opportunité financière.
Une spécialiste d’Hitler vient expertiser le tableau, elle confirme son authenticité et l’estime à plus de 100 000 €. Mais pour que le tableau soit vendu, il faut fournir un certificat de provenance en bonne et due forme. Nicole va alors déballer l’histoire cachée de sa grand-mère Grete qui aurait eu une liaison dans l’entourage immédiat du Führer. Les dialogues deviennent encore plus corrosifs. Judith va s’affronter violemment avec le reste de la famille et dévoiler un antisémitisme latent. La question de la Palestine s’invite dans le débat. Et la discussion dégénère. Les dialogues échangés mettent mal à l’aise et nous percutent d’autant plus qu’ils nous rappellent bon nombre de propos ou d’événements de notre actualité immédiate, française ou internationale. La pièce va crescendo dans cette mise en tension permanente avec l’arrivée d’un potentiel acheteur. Ce dernier, pour prouver qu’il n’est pas raciste, est prêt à payer 50 000 € en plus du tableau pour une nuit passée avec Judith, une juive !
La fin de la pièce bascule dans une sorte de cauchemar éveillé. Judith se volatilise dans la salle de bains où on l’a enfermée pour que la vente puisse se faire, mais elle a subtilisé le tableau qui gît, par terre, lavé de toute sa peinture. Philipp se demande : « Peut-être – oui – peut-être même qu’elle n’a jamais existé – ma – femme – machin – Judith – jamais – ». Et de penser que cette femme avec le tableau n’a agi de la sorte que pour leur donner mauvaise conscience. Avec Nocturne, Marius von Mayenburg fait voler en éclats le vernis de la bonne conscience oublieuse du passé.
Laurence Cazaux
Nocturne, de Marius von Mayenburg
Traduit de l’allemand par Laurent
Muhleisen, L’Arche, 80 pages, 13,50 €
Théâtre Une ombre au tableau
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Laurence Cazaux
Quand une petite aquarelle pose de grandes questions morales.
Un livre
Une ombre au tableau
Par
Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

