La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger Il faut lire le soldat Brian

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Martine Laval

Brian Turner raconte ses sept années dans l’armée américaine à ferrailler avec la guerre, à ferrailler avec les mots. Ma vie est un pays étranger est un récit aussi poétique que surprenant.

Ma vie est un pays étranger

Quand on lui demande, et c’est souvent, « Alors, t’en as tué combien ? », il répond, sans ciller, les yeux rivés sur son interlocuteur : « Un million deux cent mille », bilan plus ou moins officiel de morts lors de la guerre en Irak. Le sergent Brian Turner endosse la totalité des victimes – impossible pour lui de faire autrement. Quand on lui demande aussi pourquoi il s’est engagé en 2003, pourquoi il a désiré être de cette guerre, il répond « pour être ébranlé », pour savoir « s’il est capable de tenir et d’encaisser », parce qu’il aurait eu « honte de ne l’avoir pas fait, alors que c’était absurde », parce que son père, son grand-père, tous l’ont fait, ont combattu ici ou là, dans d’autres lieux, d’autres guerres, parce qu’au fond de lui, il partait pour ne jamais revenir. Une question lui brûle les lèvres « Qui suis-je ? », alors, il lit, il écrit. Rassemble ses souvenirs éparpillés comme si eux aussi avaient été bombardés, réduits en cendres, interroge ses lectures, demande rescousse au poète italien Eugenio Montale, ou encore au philosophe Marc Aurèle. Voyage au bout de la nuit, voyage au bout de l’enfer. Quand sonnera le retour après sept années de service dans l’armée, il découvrira que l’enfer, c’est chez lui, en Amérique, être vivant alors que tant d’autres ne sont plus. Ses rêves de jeune poète céderont la place aux cauchemars. Brian Turner se dédouble, s’imagine survoler comme un drone notre vieille planète rongée d’histoires meurtrières. « Le sergent Turner est mort », son âme est restée à Mossoul. Il écrit : « certaines nuits, en compagnie des autres morts, il arpente les rues. Parfois, il entre dans la maison des vivants, s’assoit sur le lit des amants et regarde le monde suivre son cours. »
Ma vie est un pays étranger est l’unique récit du sergent par ailleurs auteur de cinq recueils de poésie (non traduits). Ce texte fulgurant, construit en courts chapitres comme autant de pages d’un journal intime, fait surgir de la poésie là où, évidemment, l’on ne s’y attend pas. Scènes de peur, de solitude, de harassement, quand tout n’est que boue, sang, fer, Turner entrouvre une brèche, laisse deviner une petite lumière, une sorte de sérénité, celle d’accepter la réalité. Tout bonnement.
Brian Turner raconte « sa » guerre. Il ne critique ni ne juge la responsabilité de son pays. L’écrivain se sent de toutes les guerres – c’est sans doute là où se niche le poète. D’Azincourt (guerre de Cent Ans, 1415) à Cold Harbor (guerre de Sécession, 1864), des conflits du siècle dernier, Première et Seconde Guerres mondiales, Vietnam, Corée, Bosnie à ceux d’aujourd’hui : il convoque une foule de fantômes, ceux avec qui il vit désormais, anonymes ou camarades de régiment. Et puis cette femme d’un soir au doux désespoir : « Elle sait que je suis un soldat qui repart à la guerre. Ça se voit à mon expression. À ma façon de m’allonger. Ma propre mort entre ses mains. »

Martine Laval

Ma vie est un pays étranger, de Brian Turner, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny, Phébus, 224 pages, 21,50

Il faut lire le soldat Brian Par Martine Laval
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°259
4,50