Face à tant de romans qui pèsent leurs mots, Daniel Fleury, avec ce remarquable récit d’aventures tibétaines, fait tout le contraire : guidé par une économie de l’excès et le goût frénétique de l’invention, il a jeté la balance par la fenêtre. La demi-mesure, à l’évidence, n’est pas son fort, il s’agit plutôt de faire vaciller la bienséance romanesque sur ses fondations. Qu’importe le mot juste si on a le jeu de mots, semble-t-il s’écrier en se frottant les mains. Optons pour la saturation plutôt que pour le polissage et dans cet écart la littérature s’engouffrera avec tout son attirail de possibilités. Si le roman d’aventures est par définition celui où tout peut arriver en un lieu et un temps improbables, une promesse de merveilles et de rebondissements, l’auteur remplit le contrat plutôt deux fois qu’une et s’en donne à cœur joie.
D’autant qu’ici, histoire d’arrondir des comptes impossibles, l’écriture d’une aventure est aussi l’aventure d’une écriture, pour reprendre la célèbre formule de Jean Ricardou (qui eût certainement détesté ce livre par trop chaotique). Une écriture qui s’invente au fur et à mesure et s’assume comme telle à travers les multiples interventions intempestives d’un narrateur-auteur omniscient qui ne se prive pas de partager avec le lecteur ses doutes et ses caprices, sa flemme ou son enthousiasme, de signaler ce qu’il a choisi de délaisser ou tel détail inutile qu’il s’empresse d’ajouter. Ce roman appelle donc un lecteur complice, prêt à entrer dans le jeu. Et celui-ci, il va sans dire, en vaut la chandelle si l’on veut bien concéder que l’imperfection n’est pas un vilain défaut et pardonner l’un ou l’autre passage trop confus, quelques récapitulations superflues dans une trame certes tarabiscotée et deux ou trois gags téléphonés.
Les « héros » de ce livre truffé d’antihéros sont un couple français mal assorti et fraîchement débarqué dans le Tibet du début du XXe siècle : Adinolfa, ancienne femme légère ayant épousé le richissime Grégoire. Il est un nain, elle est énorme et l’amour ne semble pas les étouffer (d’autant que le nain est obsédé par la belle et défunte Zulma, qu’il s’est réinventé en chimère vers laquelle fuir à tout moment). Ils n’ont pas d’enfants et Adinolfa, bien décidée à remplir sa mission de mère choisit d’acheter un enfant tibétain, Attisha, lequel serait un « Tulkou », soit la réincarnation d’un sage. Ou pas, car c’est peut-être là une machination de son « protecteur », le douteux moine Sangarra, dans le but de soutirer une somme sonnante et trébuchante à la naïve Adinolfa. L’affaire se corse avec l’intervention des Anglais (car on peut toujours compter sur la perfide Albion pour mettre son nez partout et défendre cyniquement ses intérêts) dont les intrigues aboutissent à la disparition de l’enfant. Nos amis Anglais ne veulent certainement pas que quelque petit saint soi-disant réincarné vienne troubler la paix des bonnes affaires qu’ils font dans ces hautes montagnes.
« Le Tulkou : objet de haine, objet de désir ; enfant poursuivi pour être supprimé, enfant recherché pour être adulé » : l’affaire tourne rapidement à la course-poursuite sans que ni les uns ni les autres – le couple français, l’enfant et son protecteur, les Anglais, des Amazones dans un zeppelin, divers agents doubles ou triples, etc. – ne sachent toujours qui poursuit qui ou qui manipule qui. Tout ce beau monde gravite autour de la caravane d’un certain prince Wong en route vers la Mongolie.
Alors on verra du pays en traversant de rudes paysages – « aridité de la terre, démesure du relief » – avant un final enneigé et tragi-comique dans lequel une boîte de conserve impossible à ouvrir jouera un rôle prépondérant. On découvrira aussi une galerie de bras cassés et de petits malins toujours prêts à tirer les marrons du feu. Parmi eux, Zoltan Zékator, évadé des bagnes de Sibérie, Géorgien haut en couleur « qui s’en remet absolument au destin et ne vit qu’en espérant des opportunités ». Il a connu dans sa jeunesse un Staline déjà effrayant mais encore simple bandit et parvient bientôt à se rendre indispensable auprès de la malheureuse Adinolfa. Et c’est ainsi, d’un épisode à l’autre, grâce à une écriture qui n’a pas sa verve dans sa poche, que nous sommes complaisamment menés en bateau.
Guillaume Contré
Zoltan Zékator et Joseph Staline mangent des artichauts,
de Daniel Fleury, Champ Vallon, 352 pages, 24 €
Domaine français Le Tibet, nid d’espions
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Guillaume Contré
Dans un roman plein d’inventivité et d’antihéros, Daniel Fleury embarque son lecteur pour une aventure échevelée.
Un livre
Le Tibet, nid d’espions
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

