Suzanne t’emmène / Écouter les sirènes / Elle te prend par la main / Pour passer une nuit sans fin / Tu sais qu’elle est à moitié folle… » Ainsi Graeme Allwright avait-il traduit et chantait-il cette chanson mythique de Leonard Cohen. Pour d’autres générations, ce sera la voix d’Alain Bashung qui conduira l’auditeur, fasciné, vers cette femme mystérieuse servant du « thé au jasmin » et faisant signe vers « un pécheur venu sur la terre » qui « lui-même fut brisé ». Qui est Suzanne ? Amie de Leonard Cohen, rencontrée à Montréal, elle fut donc, un temps, inspiratrice, muse. Puis elle fut une mère, celle de la narratrice de ce monologue échevelé parfois, parfois exténué, mais toujours surprenant et profondément humain.
Jodie parle donc, ne cesse de – se – parler : « J’avais cinq ans quand Suzanne m’a abandonnée. Abandonnée à John. Fourguée à son meilleur pote. (…) Il avait été un super danseur ; à quarante balais il l’était toujours. (…) Suzanne a donné son prénom à l’une des bougies qu’elle fabrique depuis la nuit des temps ; en signe de grande affection. La bougie John. John le gentil, John le drôle, John le pédé, super open, pratique ». Si Suzanne, la mère absentée, vit toujours, entre bougies et massages, à Venice, Santa Monica, Floride, John, le père adoptif, le confident conciliant et l’ami fidèle, se meurt d’un cancer. Avant de disparaître, il confie à Jodie un secret qu’elle aurait préféré ne pas apprendre – car « on a tous dans nos vies une putain de boîte de Pandore ».
Vies brisées puis peu à peu reconstruites, amours passionnées mais inachevées, pères et mères défaillants, enfants laissés au bord du chemin mais décidant de reprendre la route, tous ces thèmes sont ici tissés, déroulés tout au long de ce voyage, avec une adresse retorse et une élégante délicatesse. S’il s’agit du premier roman de Fabrice Melquiot, il est déjà l’auteur d’une soixantaine de pièces, de romans graphiques et de recueils de poésie. On ne doit donc pas s’étonner de la vivacité et du naturel des dialogues – même lorsqu’il s’agit d’aborder les approches de la mort ou le désespoir des abandons. Lorsque Jodie, traversant les États-Unis qui s’apprêtent à voter Trump (nous sommes en 2016, Jodie, née en 1980, a 36 ans) rapporte des rencontres de hasard, c’est une sorte d’humanité fragile que nous découvrons dans ces échanges, même simplement ébauchés. On ne peut s’empêcher alors de songer aux écrivains qui, comme un fait exprès, sont ici présentés comme les favoris de John, puis de Jodie : Brautigan, Carver, Shepard. Ou Tchekhov : « J’ai horreur de Tchekhov. Tous ces Russes qui s’emmerdent et ne peuvent s’empêcher d’expliquer pourquoi. Ça devrait être interdit de jouer Tchekhov en Amérique ».
Mais, comme on peut le deviner à la lecture de cette courte diatribe, c’est la voix de Jodie qui emporte tout sur son passage – et le portrait d’elle qui ainsi peu à peu se dessine. S’estimant ratée et vieillissante, végétant à Portland en pet-sitter ou serveuse d’occasion, elle va pourtant trouver en elle, pour cette mission qu’elle se donne – rechercher le véritable père jadis gommé, effacé par Suzanne – des ressources d’énergie qu’elle ne soupçonnait pas. Comme à marche forcée, elle parvient, en de douloureux allers-retours, à explorer à la fois son présent et son passé. Elle ressuscite, souvent avec envie mais parfois aussi avec rancœur, les années de jeunesse de ses parents, celles du flower power, et des expérimentations parfois dangereuses, ces temps où régnait un certain égoïsme, libérateur mais destructeur aussi. Elle se dépeint et raconte avec une alacrité dépourvue de cynisme, une perspicacité parfois cruelle, dans des formules d’une efficacité à toute épreuve. Ainsi, lorsque la vérité lui tombe sur la tête, s’avoue-t-elle : « Elle est immense, l’ombre des autres sur nos vies. De moi, ce que je comprends le mieux, ce sont les autres. On n’a pas d’histoire en dehors des autres ». Et, à l’issue de son exploration, elle ne peut que constater : « Je comprends que c’est le mot gâchis qui devait m’être révélé, je le comprends et je l’accepte, je l’accepte parce qu’il s’impose à moi dans sa nouveauté, dans sa clarté, dans sa violence ».
Au cœur de ce roman, enfin, les rythmant, ce sont bien les chansons qui donnent le tempo. Suzanne, bien sûr, et celles du dernier album de Leonard Cohen, mélancoliques et même parfois funèbres – If I Didn’t Have Your Love par exemple – mais aussi toutes celles qui disent ce que nous sommes ou voudrions ou désespérons d’être. Jodie rêve ainsi : « J’aimerais vivre dans une chanson triste et qu’elle m’épargne – parce que c’est une chanson – de la tristesse ». Nous pouvons, à notre tour, reprendre avec elle, en chœur ou dans un murmure : « Se taire et laisser les chansons meurtrir en consolant ».
Thierry Cecille
Écouter les sirènes, de Fabrice Melquiot
Actes Sud, 290 pages, 21,80 €
Domaine français Réparer la vie
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Thierry Cecille
Avec en bande-son Leonard Cohen, Fabrice Melquiot nous embarque dans une superbe road story, quête et enquête d’une orpheline combative.
Un livre
Réparer la vie
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

