Jacques Réda, d'une démarche dansante
- Présentation Un lyrisme désenchanteur autant qu’émerveillé
- Entretien Le poète accompli et dansant
- Autre papier Réda le rédac’
- Autre papier Réda for ever
- Autre papier
- Autre papier Le zouave, la garce, l’ange
- Autre papier « Un vrai poète touche au vrai par l’imprévu »
- Autre papier Plaisir à Réda
- Autre papier Poésie en bouteille
- Bibliographie Bibliographie : quelques indispensables
Il y a vingt ans au moins, j’ai acheté deux bouteilles de Poésie. C’était à Prague, Havelska 25, et si je me souviens de l’adresse, c’est que j’ai situé là un Musée de l’ombre, parfaitement imaginaire. En réalité le bas de l’immeuble était occupé par une sorte d’épicerie, où j’ai acheté ce vin blanc dont l’étiquette m’avait intrigué. Le mot Poésie s’y détachait sur fond clair au milieu d’arabesques, sans autre précision : aucune indication d’origine, ni cépage, ni millésime.
Si j’ai acheté deux bouteilles, c’est avec l’intention d’en garder une (sans la boire, malgré l’association antique entre l’ivresse et l’inspiration), et d’offrir l’autre à Jacques Réda. J’étais sûr qu’il serait sensible à ce geste amical et à cette Poésie qui devait ressembler davantage à une piquette qu’à une boisson des dieux. De fait, tout le temps qu’il dirigea La NRF, la bouteille de vin blanc, jaune et verte aux reflets d’or, trôna dans son bureau.
Des années plus tard, un jour que nous avions rendez-vous pour déjeuner ensemble, Jacques arriva une bouteille à la main. C’était du rouge, un Domaine de la prose qui existe réellement : un vin du Languedoc, à la robe profonde et aux tannins riches, long en bouche comme un instant qui ne finit pas, ou pas tout de suite. Car nous l’avons goûté, j’en ai même commandé à la propriété.
Je raconte cette anecdote en deux temps pour illustrer notre passion littéraire, le sens de l’à-propos qu’avait Jacques, ainsi qu’une bonne mémoire, cette même mémoire qui lui permettait de savoir par cœur des chansons populaires, des standards de jazz, et des poèmes comme personne n’en a plus en tête. Je me demande s’il ne savait pas par cœur l’œuvre complète de Paul-Jean Toulet. Cingria qu’il vénérait, c’est un peu plus difficile, mais il y revenait régulièrement pour admirer le rythme de sa prose, les surprises que ménageaient les adjectifs antéposés, les harmonies qui venaient du chant grégorien et les ruptures dans lesquelles il entendait les échos d’un grand orchestre, celui de Duke ou de Count Baisie.
Jacques pratiquait une sociabilité où ses talents et ses passions faisaient merveille. Comme il avait de l’oreille il imitait les accents à la perfection (celui, argentin, d’Hector Bianciotti au comité de lecture, ou le phrasé de Georges Lambrichs dont le son était étouffé par la fumée de sa pipe). Il connaissait aussi bien que Valery Larbaud les grades militaires, et collectionnait comme lui les soldats de plomb. Il dessinait comme on dessine dans les arts populaires, ce qui était bien utile pour fabriquer les timbres de la Rédasie, dont il tenait le bureau en dehors des heures ouvrables, et dont il était le seul employé, intermittent comme il se doit. Comme d’autres j’ai gardé ses enveloppes, ainsi que les numéros photocopiés de sa revue Le Citadin, qui donnait des nouvelles du XXe, sans qu’on sache si c’était le siècle ou l’arrondissement.
Je ne parle pas de ses fameuses vadrouilles en deux roues, digne...

