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Poésie Cliff for ever

juillet 2023 | Le Matricule des Anges n°245 | par Richard Blin

S’il est un poète que doivent lire ceux qui ne lisent pas la poésie, c’est bien William Cliff. Mariant poésie et narration, il incarne, d’une façon désaccordée mais mélodieuse, l’homme-humain que célébrait Cingria.

Poète à part, William Cliff est un « irrécupérable » dont la vie a tout d’un texte improvisé. Né il y a 82 ans, en 1940, à Gembloux, en Belgique, il écrit ce qu’il vit et vit ce qu’il dit. Son vers fait qu’on le reconnaît au premier coup. « Je crois en la française prosodie / au comput des syllabes que l’on lie / l’une à l’autre jusqu’à se retrouver / au bout d’un vers qui devrait bien rimer. » (dans Marcher au charbon, Gallimard, 1978). Cela fait maintenant exactement cinquante ans – puisque c’est en 1973 que parut Homo sum dans le Cahier de poésie n°1 des éditions Gallimard – qu’il impose son audace dans le chant et le déchant. Celle d’un homme réduit à sa peau, à son « sac », et résistant obstinément à tout ce qui, injustement, fait obstacle à sa liberté. Un hypersensible qui sait rendre au banal sa grâce, à la quotidienneté son involontaire poésie, et au trivial sa sourde beauté et sa force.
Aujourd’hui, avec Des destins, il nous donne un livre secrètement testamentaire, écrit à rebrousse-souvenirs, riche d’âpre nostalgie et de verve tonique. C’est une sorte de très long poème divisé en 24 sections et comptant 277 sonnets. Le sonnet parce que parmi les formes que nous a léguées l’ancienne métrique, elle est l’une des rares à pouvoir être encore utilisée de manière dynamique. Sa forme, en créant une tension entre la contrainte formelle et la chose à dire, oblige à resserrer l’énoncé, engendre un choix de mots susceptibles d’établir entre eux des rapports insoupçonnés et potentiellement capables de donner accès à des souvenirs restés clos. Portés par un alexandrin que Cliff a littéralement dans la peau, les quatorze vers du sonnet apparaissent selon les dispositions à la française ou à l’anglaise – trois quatrains suivis d’un distique – ou parfois sous une forme plus désinvolte : un quatrain suivi de deux tercets et d’un quatrain. Ce qui semble une manière, pour Cliff, de montrer sa modernité par une antimodernité volontaire et provocatrice. Car le vers, il le malmène autant qu’il le respecte, le traitant comme il traite le jeu des rimes qui sont souvent de simples assonances. Le résultat est une écriture qui crée la vie à mesure qu’elle la dit, et qui joue du décalage entre la noblesse du vers et le prosaïsme du propos. « J’aimais l’odeur de ma mère même si elle / sentait un peu la merde, ça venait sans doute / de ce tabac qu’elle fumait, ça sortait d’elle, / de son vêtement, oui, de sa personne toute ».
Un livre dans lequel il se souvient, se remémore des vies croisées, ressaisies dans les gestes quotidiens : celle d’un voisin décédé, « Willy Tréfois un homme plein d’humanité / qui m‘a aidé à vivre et traverser le temps », celles de proches, son « oncle bien aimé » qui encouragea « l’intérêt que j’avais pris pour la poésie », sa « Bonne-Maman », qui s’était prise à l’aimer, lui, « ce malheureux garçon qui ne bavardait guère / et ruminait Dieu sait quoi comme un jardinier // qui ratisse en secret au fond de sa nature / une plate-bande tout encombrée d’ordure ». Servi par un phrasé extrêmement souple, son vers redonne vie à ceux qui d’une manière ou d’une autre ont nourri son destin. Des fragments de destinée derrière lesquels sa vie défile, des émois de l’adolescence aux amours sans retour en passant par des portraits d’amants ou de poètes – Walt Whitman, Paul Claudel, Joseph Orban – sans oublier le temps du collège, des souvenirs propres au professeur qu’il fut par interim, ou ses rapports d’amour-haine avec les lieux où il a vécu.
Ce qui frappe, c’est combien sa façon de dire est dépendante d’une façon d’être. D’où des poèmes sensuels où toute sa connaissance tactile, visuelle, gustative des choses se retrouve dans le plaisir qu’il prend aux mots et à l’usage singulier du subjonctif. « Parfois il me demandait que je le branlasse / en m’exhibant son vit (un énorme édifice) / et il fallait alors que je le prisse et le lavasse / avec eau et savon jusqu’à ce qu’il jouisse. » Dire la vérité jusqu’à exposer de la façon parfois la plus crue des désirs ou des réalités lourdes de sens. Ainsi ces aveux autour de sa marraine qui lavait ses culottes qu’il salissait en gardant sur lui ses déjections « comme si c’était un très précieux trésor. // C’est ainsi que je suis devenu écrivain / par cet engrais qui a enrichi ma nature / mais avec un arrière-goût assez malsain, / quelque chose de sale et de vérité dure // qui a fait que très vite on a fort remarqué / la qualité bizarre de mes productions ». D’où sans doute aussi le W. C. des initiales de son pseudonyme.

Richard Blin

Des destins
William Cliff
La Table ronde, 352 pages, 20

Cliff for ever Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°245 , juillet 2023.
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