Si Lillian-Yvonne Bertram est définie comme « queer black poet », appartient au mouvement de luttes antiracistes Black Lives Matter, son travail de poétesse habite ces positions avec une puissance rare. On pourrait le comparer à celui de son aînée Claudia Rankine (Si toi aussi tu m’abandonnes [José Corti, 2010], Citizen. Ballade américaine [L’Olivier, 2020]) ou encore à l’extraordinaire Discipline de Dawn Lundy Martin (Joca Seria, 2019). Chacune de ces poétesses, et c’est là leur maillon fort, contourne la voie du récit confessionnel, souvent académique et véritable piège, pour, au contraire, parier sur un effort de syntaxe par quoi la langue du poème fait acte de déplacements, d’écarts, de divisions, d’antagonismes acérés. Pour commencer, premier poème au titre éloquent d’Argent négatif, ceci : « De plus en plus proche il y a la pièce derrière/la porte avant la porte/qui donne sur ça empire//Par moments/je ne supporte pas la loi et ses/crécelles d’or chauffées à blanc.//Dans la rue on feule./Dans la rue on beugle./Si on suit les indications blanches. » À cette dernière possibilité, Lillian-Yvonne Bertram répondrait plutôt, comme la performeuse Rébecca Chaillon, par un « plutôt vomir que faillir » ! Les derniers vers du poème « Argent démagogue » évoquant le « sermon affamé » de l’Amérique toute de blanc revêtue, enchaînent sur « La rivière elle brille d’un blanc pur », long poème aux phrases trouées de vers haletants et dialogués entre un professeur blanc et une jeune étudiante racisée. Sa ritournelle se donne sous le « mode dégradé » d’un « it’s not personal », ici traduit par « c’est pas contre toi » : « C’est pas contre toi », en effet, que « c’était ça l’Illinois (…)/ on faisait de longues virées en voiture pour voir du pays/des étoiles blanches passaient en dessus de nos têtes,//elles étouffaient les cendres /nocturnes de pâtures brûlées.// Les blagues “c’est pas contre toi” je les encaisse/ C’est pas contre toi je dis ça/je dis rien ».
En ce gros temps où de nombreuses choses pourrissent du côté de nombreux royaumes, les USA empestant en première ligne par son fonds thanato-démocratique et sa violence raciste plus qu’affichée, il est essentiel de lire ce que Lillian-Yvonne Bertram décrypte et endure en ce pays, en tant que femme noire, dégenrée, représentante de la communauté des perdants, des anti-, et pour qui l’organisation capitaliste, dans toutes ses ramifications fomente l’empire de la domination blanche et celle de la main invisible de l’argent. A Slice from the cake made of air (Une part du gâteau fait de mirages, 2016), par son seul titre, montrait déjà la mécanique opératoire et les leurres que l’argent entretient dans les classes les plus pauvres et les plus asservies face à une communauté de parvenus cyniques. Ce qu’Argent négatif (2023) poursuit (c’est un large choix de Negative money) avec une férocité qui éventre toutes possibilités de neutralité. Ses livres, et particulièrement dans Argent négatif, travaillent la question civile et politique en y interrogeant la place de ceux qui n’y sont considérés que comme rebus. L’ironie, l’obscénité (souvent grotesque « je veux que tu chies et que le film/soit réduit en cendres et en brillantes boucles d’or »), le détour et la concaténation savante de nombreux registres sémantiques, en sont les process rageurs, lesquels entremêlent faits divers racistes, sexismes, transphobies, histoire de l’agriculture (époustouflant passage), IA et calcul de codes ségrégatifs, « fast language », etc.
Olivier Brossard précise dans une postface rare d’intelligence et de sensibilité la forme d’étagements que prennent ces strates d’écriture. Car seule la langue du poème, en somme, par ce qu’elle opère dans sa matériologie, échelonne des questions pour aujourd’hui. Questions non réductibles, brûlantes par leurs torsions et leurs soudaines frontalités, inénarrables comme tout vrai poème, c’est-à-dire démentes : « il y a une survie filmée de mon effacement », ça se passe devant « vingt-deux étudiant.es blanc.hes planté.es là/comme un ruban de scotch/isolant noir ». Mais c’est pas contre toi, mec… que je brûlerai ton blé…
Emmanuel Laugier
Argent négatif, de Lillian-Yvonne Bertram
Traduction collective & Université
Gustave-Eiffel (2024-26), postface
d’Olivier Brossard, Joca Seria, 93 p., 17 €
Poésie L’odeur de vos dettes
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Emmanuel Laugier
La poétesse afro-américaine Lillian-Yvonne Bertram signe avec Argent négatif un livre où les politiques discriminatoires et ségrégatives que l’argent aggrave sont montrées dans toute leur odeur pestilentielle.
Un livre
L’odeur de vos dettes
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

