Journal, fragments 1987-1993 (suivi de) Mystère du Ray’s Pizza
L’Eau des fleurs (2005), sous-titré « romance », livre posthume, fut une déflagration silencieuse, par quoi une langue, fomentée depuis l’ensemble des livres antérieurs de Jean-Michel Reynard, vint définitivement à elle-même pour en finir, éclore et s’inachever dans un effort de syntaxe inouï. L’expérience de sa traversée, haletante, bégayante, répétitive et obsessionnelle, résulte en un plasticage rageur digne d’un Thomas Bernhard du XXe siècle. Tous les livres de Reynard, une poignée d’opus de poésie dont il reste à montrer les audaces formelles au sein des années 1980-1990 (de Maint corps des chambres [1980] à Fredaine [1993]), ainsi que ses carnets et journaux, du Détriment (1992) au posthume Sans sujet (2008), s’adonnèrent à déchirer en leurs écarts les leurres, à commencer par le mensonge qui soutenait, pour lui, l’usage du langage.
L’édition de ce carnet inédit restitue dans toute son intégralité ce journal (1987-1993) d’abord envoyé sous forme de feuillets hebdomadaires (à son ami Gilles du Bouchet) sous le nom de « guide du reynard ». Ces pages n’évitent pas, parfois, un ton quelque peu potache (humour du reynard ?) où les jeux de mots cherchent avec déception un esprit qu’ils n’ont hélas pas toujours. Mais c’est sur un autre plan que ces pages s’affirment vraiment. Il n’y a plus alors en elles ni guide ni relais, ni jeu, y compris dans la trivialité (sexuelle) de certains passages, plutôt l’élaboration d’un alliage brûlant dont les phrases résonnent comme autant de fragments du désastre (Maurice Blanchot). Cette liasse de paroles, arrachées à on ne sait quel versant, déportées d’elles-mêmes pour faire qu’en chaque mot s’érige une brique réfractaire de sens (« soufflerie du blanc pulmonaire », « procès vital de phrases lestes », « préciser l’hécatombe »), affame plus qu’elle ne répond à quelques sujets, jusqu’à y disséminer des aveux parfois infamant son auteur lui-même. Toutefois, à quel sujet (à Reynard) ceux-ci renvoient-ils ? : « impression que ce que je crois – ou que quelqu’un même enviera –, par exemple dans une conversation, m’être pure lucidité, ne consiste, hélas, en dernier ressort, qu’à rendre impossible à ce quelqu’un sa propre parole. qu’à la déchoir, ou la déclasser ».
En d’autres endroits, Reynard précise ses passions mélomanes, son travail de correcteur, le métier d’écrire, la monnaie courante de l’exercice lassé (« j’écris des poèmes pour être autre chose qu’un correcteur de labeur (…), il arrive aussi que je n’écrive plus de poèmes du tout, et que je savoure, la honte au cœur, le rien auquel j’accède »), les voyages en Asie, les trajets en voiture, l’élevage de poussière qui gagne un appartement laissé indifféremment à son amoncellement de désordre, l’attirance pour des lieux interlopes : « esquisses, quittances, traites de la raison close », ou seul le choix de « tuer une langue, fabriquer, produire une langue morte ou y mourir – l’infester de mon vivant » le gagne. Ces attaques préparent comme à l’avance, sans espoir, sans attente de quoi que ce soit, sans croyance en aucune paix, le projet final que L’Eau des fleurs condensera en des pages bouleversantes, dont le portrait de travailleurs immigrés abandonnés au pire de l’exploitation capitaliste : ainsi « que leur visage de eux traverse le grain (le grau) le plus fidèlement, la signification de les motions, de les transits au rebord goudré de quoi ils épurent (ils éprennent) : mondiaux, où ils purgent, placides, indécelables-coruscants, mortels, leur bagne journalier ». Une égale lucidité lui fait écrire dans ce journal que « le drame de la poésie, et la honte de celui qui s’y rend, c’est qu’elle n’est qu’une sublimation ratée, et, dans les pires des cas (…) qu’elle témoigne de l’incapacité radicale de l’individu à toute sublimation décente. c’est-à-dire à vivre. »
Les énoncés de Reynard les plus vifs, les moins bavards, ou les plus ramassés, ont la lucidité des bribes du journal de Kafka (qu’ils citent à plusieurs reprises). Ils ressemblent à des coups de couteau ébréchés. Irrécupérables peut-être, sans usage, sans destination, « feuilles perdues, à la dérive dans l’orage », « voix de ce réel dont je n’ai faim que d’interrompre, à quoi je coupe la parole dès lors que j’écris », à quoi la microfiction finale (Le Mystère du Ray’s Pizza) ajoute une ironie que le Bavard de Louis-René des Forêts n’aurait pas reniée.
Emmanuel Laugier
Journal, fragments 1987-1993 (suivi de) Le Mystère du Ray’s Pizza, de Jean-Michel Reynard, préface de Gilles du Bouchet, postface de Gaspard Maume, L’Etoile des limites, 93 pages, 17 €
