Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires. Anthologie poétique 1961-1996
Si la poésie éclaire le monde, celle du Russe Joseph Brodsky est Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires. En cette vaste anthologie poétique 1961-1996, le prix Nobel de littérature 1987 bouscule un programme tant historique que géographique.
Né en 1940 à Saint-Pétersbourg – alors Leningrad – et mort à New York en 1996, il a traversé la fin du stalinisme, puis celle du communisme, quoique la Russie n’ait pas abandonné son tropisme impérial. N’écrivait-il pas : « L’Empire est un pays pour imbéciles ». En conséquence, il n’y fut guère publié, car son anticonformisme, son rejet du réalisme socialisme, son indépendance vis-à-vis de tout message politique et son affection pour le lyrisme étaient sans concession aucune. Il connut dès l’âge de 24 ans un procès pour « parasitisme », qui le condamna, lui et ses vers circulant sous le manteau, à l’exil administratif. Heureusement expulsé d’URSS à la faveur d’une campagne internationale de soutien plutôt que reclus au goulag, il gagne les États-Unis (1972) où il poursuit une carrière d’enseignant, où ses œuvres sont régulièrement publiées en russe par les éditions Ardis, puis traduites, alors qu’il aimait voyager à travers le monde et surtout en Italie, en particulier à Venise, « ville qui fait naufrage ». Au point qu’Uranie, muse de l’astronomie et de la géographie, lui ait fourni le titre de son ultime recueil. Pourtant l’on ne mesure guère l’ampleur de son écriture, dont cette anthologie balaie les étonnantes beautés.
Car depuis son admiration pour Ossip Mandelstam et Anna Akhmatova, il sut développer son style propre. Loin de se limiter à ces influences russes, il ouvrit son inspiration en cultivant les poètes de l’Antiquité, ou ceux anglais, comme T.S. Eliot ou John Donne, dont « l’âme pleure de devoir abandonner son corps » selon l’hommage qu’il lui rendit par-delà les siècles. Ou encore Marie Stuart à qui il dédia un cycle de vingt sonnets, « hommage orphique / payé à ma caboche de bourrique ». Ainsi Joseph Brodsky renouvelle la tradition métaphysique, voire chrétienne, quoique pour lui seule la dimension esthétique de la poésie permette de dépasser la finitude : « Combien de fois dans le vieux terrain vague / n’ai-je lancé dans le cosmos des câbles / mon sou de cuivre armorié, dans un / effort désespéré pour magnifier l’instant de communication… Hélas ».
Étrangement séduisants, ses vers oscillent entre le quotidien et des perspectives lointaines, cosmiques : « chaque corps incline / à devenir la nourriture du télescope, / s’éloigne de l’étoile, refroidit avec l’âge ». Parmi les nombreuses pièces à ne pas manquer, ouvrons cet allégorique « Portrait de la Tragédie », daté de 1991. Après une énumération des traits de sa figure, apparaît « un hybride d’archange et de cour des miracles », qui se conclut sur son déshonneur : « Autrefois, tu possédais, m’amie, un certain pouvoir. / Tu débarquais à minuit en brandissant un mandat, / tu citais Racine, tu avais de la beauté. / À présent ton visage mêle l’impasse au boulevard ».
Si la métrique et le genre paraissent classiques, voire baroques, au travers du sonnet et de l’élégie par exemple, son sens de la rupture et ses images surprenantes savent conquérir le lecteur. Ses phrases rebondissent avec une moderne inventivité qui n’a pas sa pareille. Le tout sans dédaigner ni le fantastique, ni la satire, encore moins l’humour le plus facétieux. Brodsky est également spirituel et charnel, sensuel jusqu’à la coquinerie. Et l’on dit que la musicalité, dans la langue originale, est remarquable.
Thierry Guinhut
Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires. Anthologie poétique 1961-1996, de Joseph Brodsky, édition établie par André Markowicz, traduction du russe (et de l’anglais) collective, Poésie/Gallimard, 480 pages, 11,40 €

