J’écris dans l’ombre, la querelle, le ciel bleu. J’écris dans ta robe, sous le vent. J’écris comme la petite Jivaro regarde son papa réduire les têtes, comme elle dévisage son futur amant. » Il y a du défi dans cette façon qu’a Pierre Peuchmaurd de mettre en images, et de placer sous les auspices du pur plaisir de l’allure, son rapport à l’écriture, d’inscrire sa poésie dans la semi-clandestinité de l’ombre, les jeux sombres de la cruauté et l’éclat luxueux et sauvage de l’altérité. Une manière de nous dire qu’elle n’a, sa poésie, d’autre raison d’être que de faire voir à nos regards usés, désabusés, que le monde n’a jamais cessé d’être étrange et distant, désirable et épineux. Que dans sa beauté inaccaparée, dans les saisissements qu’il provoque, il est source constante de mélancolie et d’émerveillement comme de désespoir et d’acceptation. Que l’extraordinaire y côtoie le naturel, et la candeur l’assomption érotique. « Trois rousses dans le compartiment, c’est beaucoup. Comment fermer l’œil ? Ça fait six jambes, six seins de rousses, trois sexes, trois toisons. L’étonnant est qu’apparemment cela ne les trouble pas, qu’elles ne voient pas l’inadmissible, la terrifiante machine que constitue leur réunion, même fortuite. L’étonnant est qu’elles ne me voient pas. »
À parcourir son Œuvre poétique complète, qui vient de paraître chez Pierre Mainard, quarante ans d’écriture, on mesure combien elle ruine tout ce qui va de soi, et procède de cette forme d’ébranlement sans laquelle il n’y a ni passion ni amour. « Je connais ce supplice, / c’est toi, / c’est le cri bleu cassé du ciel quand il veut être toi, quand tu / veux qu’il te prenne, / c’est l’écartement fou de tes jambes, la colère de ta bouche, / c’est le sang des rochers coulant à flot sur toi, c’est cette / poignée de cendres dont tu renais lavée de toute l’eau de tes / joies, parée pour le supplice. » Derrière l’exaltation éperdue d’un monde auquel on ne s’habitue pas, c’est toute la violence de la grande subversion poétique qu’il faut entendre ici, celle qui consiste à ramener sans cesse le corps au centre de la pensée, le corps singulier, le corps unique, le corps périssable confronté à la dureté du réel, à la vie violente et désirante. « La fille a dit : “Sa peau, je veux sa peau entière, et je m’en vêtirai, car il m’a dévêtue.” Ça faisait assez mal. Il a crié son nom, il a crié un oui. »
La poésie chez Pierre Peuchmaurd naît souvent « en marchant et à l’aperçu, à l’entrevu de quelque chose de réel ». Elle relève d’un regard qui baptise en profondeur, s’élève au-delà des données premières, voit par-delà l’horizon trop étroit du vrai et du sens. D’où l’impalpable et intermittente relation que ses poèmes nouent avec l’énigme du monde telle qu’elle s’inscrit dans le paysage, s’incarne à travers les bêtes – elles abondent dans l’œuvre, loups, lions, ours, « pour qu’il ait de nouveau du poil / du sommeil, du plaisir / de l’or dans les clairières / et de grands rires muets », et...
Poésie Une jubilation dégrisée
Sauvagement libre et souveraine, la poésie de Pierre Peuchmaurd (1948-2009) met à nu les splendeurs discordantes du définitif et de l’initial, celles aussi de la mélancolie et de l’enchantement. À grand renfort d’images à la beauté indocile, et sur fond de célébration du désir.
