Lire La Place des anges en pleine alerte rouge canicule a de quoi donner des sueurs froides. Inès Tahar livre une dystopie, l’action se situant après un exode. La plupart des gens ont préféré fuir la ville. Moi, personnage principal.e de cette histoire, est resté.e et raconte un quotidien de lutte et de survie. La pièce débute par : « Dehors, le béton et les immondices. De la merde molle qui tombe sur le sol avec les rares feuilles des platanes. » De la merde partout, le ramassage des ordures ne fonctionne plus, les canalisations sont bouchées, la chaleur tue, les moustiques pullulent, les nouvelles maladies aussi, le corps doit être recouvert d’étoffes pour échapper aux piqûres des nuées d’insectes, il faut porter un masque jusque sous les yeux, aux pieds des bottes car « la merde a banni les sandales ». « Les gamins, les daronnes, les clochards et les fous » se retrouvent dans des quartiers abandonnés. La pièce est rythmée par la débrouille et les batailles menées par des groupes de militant.es : des actions violentes, comme de libérer les détenu.es du centre de rétention, actions férocement réprimées.
Iel/ Moi a choisi de ne pas s’engager dans la lutte, en étant plutôt du côté du soin des blessés et des malades, ce qui provoque discussions, incompréhension et colère. La narration est entrecoupée de textes en italique, peut-être la parole de la mère, partie lors de l’exode qui attend son enfant et veille à distance. Elle dresse son portrait sensible : « Iel s’est rongé les cheveux pour fuir son sang. » Précise que « Iel a quitté son nom ». Ou encore : « A l’adolescence, iel a cessé de rire. (…) Quitter la famille nucléaire, entrer dans le bain des affamé.es et des sans-dents. Iel a chu. » Dans sa chute, iel a retrouvé toute une communauté « de destin » : Anir l’enfant, L’amour, L’oiseau, les résistant.es, des personnages pour la plupart non genrés. Ce qui décale l’imaginaire. Le désir d’Inès Tahar, c’est peut-être de rendre ses personnages insaisissables. « Sans nom, iel a refusé les termes. Aucun mot ne se collera jamais à sa peau. Aucun mot ne pourra lae déterminer, lae quantifier, lae comprendre et lae saisir. Iel est un fantôme. » De plus, comme son arrivée dans le monde coïncide avec le jour des morts, son statut singulier en est renforcé. « Iel a décidé qu’iel naîtrait pour parler aux ancêtres. Celleux qui naissent le jour des morts ne peuvent pas porter de nom. On n’a pas de nom quand on naît voix. » Comme si iel se confondait avec le texte même de théâtre, cette voix qui parle aux vivant.es mais aussi aux ancêtres.
La Place des anges se lit d’une traite, l’écriture est tendue, elle alterne dialogues, narration, plus cette voix de la mère. Pour Inès Tahar, l’écriture est vécue comme une lutte. Le texte est d’ailleurs le récit du cheminement d’un engagement vers la lutte. « Parce que lutter, c’est exister ».
Laurence Cazaux
La Place des anges, d’Inès Tahar
Tapuscrit Théâtre Ouvert, 52 pages, 10 €
Théâtre Naître voix
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Laurence Cazaux
La Place des anges se déroule dans un futur proche où la société expire.
Un livre
Naître voix
Par
Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.
