Joël Cornuault est de ces flâneurs actifs qui prennent au sérieux l’art de la déambulation, l’œil au vent et le nez aux aguets ; un art que d’aucuns, pressés comme des citrons par un monde qui n’a de cesse d’amoindrir la vie de nos sens, qualifieraient un peu hâtivement de désuet. Mais Cornuault n’accepte pas cette facilité, car il est également de ceux « qui veulent la lune » et ne se laissent pas abattre. Malgré les morosités passagères, il ne saurait renoncer à son optimisme, une force à opposer à celles d’un « néo-analphabétisme sûr de lui » qui prétend nous réduire à peau de chagrin. Ce que démontrera cet élégant opuscule où il part battre le pavé parisien, lieu de son enfance et de sa jeunesse, quitté depuis longtemps et momentanément retrouvé, pour en observer les architectures, l’esprit alerte et disponible, prêt à saisir les mille et une imbrications du passé dans les fissures du présent, les couches de sens et de sensibilité toujours actives derrière les façades ravalées et les bâtiments impersonnels.
S’il a atteint un âge où la nostalgie bougonne est une tentation compréhensible à défaut d’être tout à fait excusable, ce n’est certainement pas son genre ni le ton qui guide ce volume inclassable écrit par un « simple promeneur » qui va « sans se sentir coupable de ne pas vivre avec son temps ». Car « vivre », justement, « il ne demande que cela » et, puisqu’en naïf impénitent il ne culpabilise pas non plus « de se croire simple d’esprit », ce qui après tout n’a rien « d’un si gros défaut », il ne s’agira nullement pour lui « de se laisser aller au regret des années et des mondes perdus » mais de raviver des potentialités qu’on aurait tort de croire évanouies. Ne pas vivre avec son temps, ce n’est pas le faire en dinosaure, c’est refuser de se laisser berner par les injonctions les plus immédiates, et cela joyeusement si possible ou comme un benêt s’il le faut. L’épigraphe de Breton réclame « un teint de rêve » pour la ville et c’est bien là l’enjeu.
Ce livre déambulatoire que l’auteur feint de définir comme un ensemble de « notes mal cousues » oscille entre récit de ses récents et anciens trajets parisiens, relectures d’autres artistes de la promenade urbaine (Léon-Paul Fargue, Julien Gracq) et méditations sur divers architectes utopistes dont les idées ambitieuses furent trop souvent malmenées par la suite, ainsi du tant aimé Fourier ou du plus incertain Paul Scheerbart qui rêvait de « ceindre le monde entier » d’une « farandole » colorée confinant à la « verroterie ».
Le souvenir, cette « chaîne de transmission qui associe le mort, le vivant et ce qui va naître », est l’élément unificateur d’un livre qui se méfie du dictat chronologique et cherche une « combinaison des âges, aussi surprenante que belle ». À l’image de celle découverte au détour d’une page de Modiano, frappante scène « de la littérature des hallucinations » où la maîtresse de Baudelaire, « tout naturellement échappée de son siècle », se réincarne devant une bouche de métro. Cette Jeanne Duval se double d’une autre, moins célèbre mais d’égale importance puisque c’était le nom de jeune fille de la mère de notre auteur.
Entre les souvenirs de sa formation sensible dans les rues de la capitale, du quartier moche et périphérique de La Chapelle où il habitait avec ses parents jusqu’à ceux plus huppés qu’il aura fréquentés comme une liberté conquise, et ses impressions sur l’état de la ville comme empreinte poétique, Cornuault cherche un « tout » qui « se tient organiquement » et incitera peut-être son lecteur à sortir à son tour dans les rues de sa vie, non pour un douteux bilan mais pour ne pas en perdre le sel toujours vif.
Guillaume Contré
L’École du Point-du-Jour,
de Joël Cornuault
Le Temps qu’il fait, 112 pages, 16 €
Domaine français La ville, malgré tout
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Guillaume Contré
Entre essai et rêverie, Joël Cornuault revient dans les rues du Paris de sa jeunesse afin d’y débusquer ce qui frétille encore.
Un livre
La ville, malgré tout
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

