Peut-être faudrait-il, pour décrire au mieux l’entreprise d’Emmanuel Ruben (du moins dans certains de ses livres) inventer un néologisme : cyclécrivain ? géovoyageur ? littéroutard ? C’est en effet à vélo (rappelons le terme à la fois plus noble et affectueux : la « petite reine ») et en géographe qu’il arpente routes, paysages et villages, nous offrant alors un savoureux et judicieux mélange de descriptions, rencontres et évocations littéraires. Après le Danube jadis et le Japon naguère, c’est aujourd’hui la Loire qu’il va évoquer, voire invoquer, puisqu’il en fait une sorte de déesse, de figure tutélaire : elle est, écrivait Élisée Reclus, « La France par excellence ». C’est lors du confinement que ce désir de retour amont (il la remontera de l’estuaire à sa source) devient pressant : il prend conscience alors que « nous étions confinés depuis bien longtemps », que la France « s’affadissait tout en se raidissant » et c’est en suivant le fleuve qu’il voudra explorer cette sensation de « dépaysement » qui le tourmente. En selle, donc, pour 1070 kilomètres, durant quatre étés, de l’Atlantique au fameux mont Gerbier-de-Jonc, renommé par Jacques Lacarrière « mont Gerbier-de-Songe » car « la Loire ne coule pas seulement entre ses rives, elle coule aussi au cœur de la mémoire ».
Mémorial (en)cyclopédique donc que ces pages : nous y croisons Du Bellay et Julien Gracq, Rabelais et Yves Bonnefoy, Max Jacob et Jean Rouaud. Nous y goûtons aussi (mais par l’imagination seulement !) les meilleurs vins ligériens et humons les odeurs des boires, « bras dormants du fleuve qui s’envasent l’été et se gorgent d’eau l’hiver ». Il s’agit en effet de lire les paysages comme on lit poèmes et romans, en étant attentif au moindre mot, à l’inflexion de la voix, pour que « nous apprenions à écouter les rivières, sans parler à leur place, mais en considérant que sans elles nous serions perdus ».
Thierry Cecille
Sur la route de la Loire, d’Emmanuel Ruben
Stock, 267 pages, 20,90 €
Domaine français Sur la route de la Loire
juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274
| par
Thierry Cecille
Un livre
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°274
, juin 2026.

