Inachevé pour cause de décès », c’est ce qu’a écrit de sa propre main, faiblissante déjà, René Daumal (1908-1944) sur un fameux manuscrit resté longtemps inédit, que republient les Éditions Nocturnes. Débuté lorsqu’il avait 18 ans, au moment du lancement de la revue Le Grand Jeu, cet ensemble d’articles, textes, notes, poèmes aura servi tout au long de sa courte vie à Daumal qui y puisa à mainte occasion sans parvenir à lui donner une forme définitive. Dévoué à la mémoire de son frère cadet, Jack Daumal publiera néanmoins l’ensemble en 1970, considérant à juste titre qu’il y avait là un réceptacle fondamental de l’œuvre de Daumal. Autour des questions d’équilibre, des rapports du corps et de l’esprit, d’initiation (yoga, ‘pataphysique, révélation du rire, Inde et Tibet, etc.), du besoin de décatégoriser la pensée (l’institut casse-dogmes) et, au fond, de se prononcer toujours pour une « révolte absolue », la seule qui vaille, fruit de la quête de tout être humain. Comme dans un vade-mecum concis, des « Provocations à l’ascèse », en passant par le « Poème à Dieu et à l’Homme » pour arriver à « Pourquoi écrire un livre ? », toutes les préoccupations de René Daumal trouvent place dans ce livre auquel, au fond, Le Mont Analogue sert de miroir construit.
Et quand André de Richaud aura écrit Il n’y a rien compris (Robert Morel, 1970), Daumal disait déjà « Tu t’es toujours trompé » et cela dès les « Banalités » introductives à « La mort spirituelle », le premier texte du recueil : « Tu t’es toujours trompé. Comme moi, comme tout homme, tu t’es laissé glisser sur des pentes faciles et vaines. Ton esprit n’a voyagé qu’en rêve vers la vérité. Compare aujourd’hui ta pensée avec les choses qui te résistent ; tes plus belles théories s’évanouissent devant le mur des apparences. Ce voile de formes colorées, de sons, de qualités sensibles diverses, si facilement déclaré illusoire, il est solide, pourtant. C’est d’ici que tu es parti ; mais tu as pris une fausse porte. Ou plutôt tu as cru partir ; tu t’es endormi sur le seuil et tu as rêvé tes croyances sur le monde et sur l’esprit. »
Éric Dussert
Tu t’es toujours trompé
de René Daumal
Éditions Nocturnes, 118 pages, 18 €
Poésie Tu t’es toujours trompé, de René Daumal
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Éric Dussert
Un livre
Tu t’es toujours trompé, de René Daumal
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.
