Europe N°1163
En juin 1995, dans ces colonnes, paraissait un premier entretien, avant que la une ne lui soit consacrée (Lmda N°113, 2010). Sérieux, appliqué, et tout à la fois fantasque, divagant, quant à ses années de jeunesse en Algérie (il naquit à Oran en 1944), puis à Nice et Marseille, Jean-Luc Sarré s’était prêté à l’exercice, avec une politesse qui était une réserve profonde. Nul doute qu’il aurait préféré disparaître à la première question, sur un cheval, cavalier qu’il fut, ou regardant l’art équestre de la fantasia pratiqué notamment dans son pays de naissance. Cette façon, discrète de se rendre imperceptible, de plaider l’humour, lui le lecteur des Anecdotes de Chamfort, des Carnets de Joubert ou encore du Journal de Jules Renard, qu’il admirait (point commun avec Beckett), Sarré la versait, souverainement, dans son art de cadrer, de laisser voir ce qui nous regarde.
Après la revue Il Particolare (2010), qui rappelait cette basse profonde du travail de Sarré, l’étoilement en faisceaux de son « art » de voir, de saisir, de déposer une scène, le numéro de mars d’Europe (dans lequel deux textes – de Jean-Baptiste Para et de Christian Garcin – y sont repris parmi d’heureux inédits d’Yves di Manno, de Nicolas Cendo…) réouvre, notamment par un entretien cocasse et décalé (entre son ami Gilles Ortlieb et lui-même) la question du « Voir pour écrire, (d’)écrire pour voir ». Dans ce chiasme dessiné, l’art de la fuite que Sarré y incarne est encore un appel à sortir, à gagner le dehors. C’est que l’observation du presque rien, de la beauté hasardeuse, du non prévisible, furent les actes de ses verbes vrais. Ce « dehors », aussi proche qu’énigmatique, familier qu’étranger, Sarré lui enlevait pourtant toute dimension dramatique. Son expérience n’étant pas chez lui appréhendée par le prisme de la séparation, mais nous plonge plutôt dans un bain de lumière aussi commun que multiplié : dans « Merci », l’un des poèmes des Journées immobiles (1990), la voilà révélée : « de palmes dans l’embrasure/d’air dehors noyé de bleu toujours/de feuilles libres aussi/- leur vert célébrant cet or de la poussière ». Attaque presque incongrue, que le poème précédent, titré « … » anté-poursuit : « c’est encore vert mais jaune/aussi maintenant et plutôt sec/avec un petit drap de goudron ».
Dans « À même le jour », texte d’ouverture tout en tact, Christophe Fourvel parle « des conquêtes remarquables sur le territoire de l’ennui » dont il faisait, in fine, des tableautins disséminés. Dans Bardane (2001), poèmes de teigneux, « hirsute/efflanqué/sous un poil de bâtard/à deux temps/ truffe au sol/faire les porches/marquer son territoire/enfin/je vous salis ma rue aujourd’hui/par lassitude ». Le philosophe Jean-Pierre Cometti notait que l’on « rencontre l’histoire comme on sort de l’enfance, et ce que l’on en emporte ne peut en restaurer l’illusoire immédiateté, sauf à la refaire et à imaginer » le chas par lequel passeraient autant ce qui s’éloigne que ce qui s’approche. Leçon paradoxale, jamais résolue, du poème de Sarré, dont un choix de sa correspondance avec Jean Roudaut donne à voir, encore, la réserve, l’humilité, et la gratitude. Rares dispositions qu’incarnait Jean-Luc Sarré, sachant, quand il le fallait, face au mépris de classe ou à la cruauté, sortir de sa réserve et vous fendre en deux mots le crâne. Leçons de l’histoire (grande ou petite H) qui s’immisçait aussi, scènes algériennes de la gangrène coloniale dans le poème, narratif sec stupéfiant, de Comme un récit (in Affleurements, 2000), autant que dans les Poèmes costumés, où c’est tout l’esprit du XVIIIe siècle qui travaille ses saynètes : « À quoi pense-t-il, le nez dans l’herbe ?/À ses amis estrapassés/par quelques écuyers indignes,/à ceux blessés pendant la charge ».
Toute une ligne de contrebasse et d’alto, façon Africa/Brass (Coltrane), qu’il aimait comme Faulkner ou Wodehouse, opère autant en ses poèmes. Car si l’on tend l’oreille, un certain swing de désaccords, jusque dans ses livres au style tardif, ses notes, fait encore mieux voir, question de rythme, de toucher, de finesse.
Emmanuel Laugier
Europe N°1163, mars 2026 (Jean-Luc Sarré / Tarjei Vesaas), sous la direction de Christophe Fourvel, 350 pages, 22 €
