La mémoire nous joue des tours, il est si difficile de l’égarer sur une aire d’autoroute. Elle nous taraude, nous assaille, nous lancine, tire par la main comme un petit enfant qui voudrait nous montrer quelque chose de si important pour lui. L’île de Bute est certainement un fragment de mémoire écossaise détachée du continent à 50 kilomètres de Glasgow, une des rares à perdre ses habitants. Nina Allan a choisi d’y vivre. Née à Londres en 1966, elle a obtenu un master de langue et littérature russe, soutenu une thèse : Folie, mort et maladie dans les romans de Vladimir Nabokov. Chroniqueuse littéraire au Guardian, elle a publié d’innombrables nouvelles, une dizaine de romans dont six traduits en français chez Tristram. Elle voue une prédilection à la science-fiction. Les Bons Voisins est sa première œuvre au noir.
Cath, son héroïne, a vécu sur l’île. Elle travaille pour un disquaire à Glasgow, mène une vie sans trop d’attaches, a une marotte, photographier les « maisons du crime », ces lieux où des existences ont basculé dans le sang, la folie, l’horreur. Moins par instinct morbide que par l’aura qui les entoure, comme si dans leur apparence elles avaient ainsi été irradiées et révélaient les stigmates du Mal, la porte des Ténèbres, des Enfers, du royaume des morts. Sur papier glacé, ces demeures disent tant de choses… Paradoxe ! Cath a un problème de vision. Ses yeux, « Ils ont été endommagés à ma naissance. Les docteurs ont dit que mon cerveau avait été privé d’oxygène. Mes yeux sont obligés de bouger tout le temps pour stabiliser ma vision. Ça s’appelle le nystagmus (…). Je ne m’aperçois de rien. Il y a des fois où je suis obligée de regarder de très près, c’est tout. »
Vingt ans auparavant, sur l’île, sa meilleure amie Shirley, adolescente vive et délurée, fut assassinée dans sa maison avec son jeune frère Sonny et sa mère Susan. Le père John Craigie, qui mourra juste après, dans un accident inexpliqué, sur une route toute droite, fut considéré comme le meurtrier. C’était un homme violent, un ébéniste remarquable, un homme un peu en dehors du monde ou qui semblait voir un autre monde, des êtres étranges, des sortes de lutins pas forcément facétieux, plutôt très inquiétants.
Cath revient donc sur l’île, photographier la maison. Une jeune femme, Alice Rahman l’occupe. Elle a travaillé dans la finance, après une dépression, elle a voulu s’éloigner du milieu de l’argent, de Londres, mais aussi un peu de son mari, Sahed. Cath et Alice se ressemblent et s’assemblent notamment dans l’enquête dont le but est peut-être plus d’aller vers un au-delà, un inconnu, une aventure, que de découvrir les mobiles et l’auteur du « familicide ».
À travers ce roman, Nina Allan semble écrire sur le vacillement, celui de l’émotion, des sentiments, sur des femmes-papillons qui n’en finissent pas de voleter ensemble les unes autour des autres puis de se détacher, se séparer. Elle confronte ainsi en miroir son héroïne qui doute, se dévalorise, s’imagine incomplète, à une multitude d’autres femmes, de tous milieux, des plus âgées, des plus ou moins lettrées… Des relations puissantes se mettent en place, des intimités partagées, une sensualité, de la pudeur, des attirances, une belle et puissante sororité. Shirley et Alice apparaissent à la fois comme images spectrales et corps constitués. « “Ne t’en fais pas. Tout ira bien.” Elle passa ses bras autour des épaules d’Alice et la serra contre elle. Alice tremblait de tout son corps. L’idée vint à Cath qu’elles pourraient élever l’enfant ensemble, ici dans cette maison, qu’Alice pourrait se remettre aux mathématiques tandis qu’elle-même pourrait tenir un journal photographique détaillé de leur vie ilienne. Cent matins, tel en serait le titre. Les choses s’arrangeraient d’une manière ou d’une autre. Pourquoi pas ? »
Les homme s’avèrent plus lointains, plus inconvenants, plus violents, plus fous, carrément assassins. L’étrangeté et le mystère, eux, sont présents partout, urbi et orbi, à l’intérieur de la maison et sur la lande. Le meurtrier présumé a ainsi créé un passage qui fait venir le monde de l’extérieur au cœur même de la maison. Il y a des placards, des caches et même telle une créature gigogne une curieuse maison de poupée. Nina Allan nous berce, nous secoue, nous renverse dans d’incessantes bascules d’un univers à l’autre, du réel à la fiction, du rassurant à la froide féerie d’un monde imaginaire que l’on pressent, que l’on effleure, sans jamais vraiment le voir. Écriture énergique assez drue sans être jungle luxuriante. Narration effilochée, encrépusculée. Style à la fois baroque et hyper-réaliste. Les Bons Voisins est un roman fascinant, qui ancré dans la mémoire ne cesse de vibrer.
Dominique Aussenac
Les Bons Voisins, de Nina Allan
Traduit de l’anglais par Bernard Sigaud,
Tristram, 322 pages, 23,90 €
Domaine étranger Huis clos sur île
novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268
| par
Dominique Aussenac
Entre enquête criminelle et fantastique, Les Bons Voisins de Nina Allan dévoile un roman à l’atmosphère intimiste, aux si vibrants clairs-obscurs.
Un livre
Huis clos sur île
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°268
, novembre 2025.

