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Domaine étranger Entre deux orages

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268 | par Gilles Magniont

« Il y a trop de choses enfouies en moi à relâcher »  : sur la scène publique et privée, un long voyage en compagnie fébrile de John le Carré, dans le clair-obscur de sa correspondance.

Dans l’intimité d’un espion. Lettres de John le Carré

J’ai décidé de cultiver ce regard intense et tourmenté, et de me mettre à écrire des lettres aussi brillantes que décousues à l’intention de mes futurs biographes. » C’est le début des années 1960, David Cornwell vient de se rebaptiser John le Carré, il accompagne ce post-scriptum d’un bel autoportrait, lui qui se voyait bien enseigner le dessin, pourquoi pas vivre de ses talents d’illustrateur. Il avait connu les internats, étudié à Berne puis Oxford, enseigné l’allemand à Eton, été recruté par le Renseignement britannique. Et à 29 ans, profitant de ses trajets en train, il commence à écrire ; L’Espion qui venait du froid paraît en 1963, « jackpot » pour celui qui démissionne du Foreign Office et va connaître la célébrité que l’on sait. Il s’adressera à Margaret Thatcher ou à de lointains lecteurs, à Alec Guinness comme à ses proches ou éditeurs : de juin 1945 au 25 novembre 2020 (quelques jours avant sa mort), Dans l’intimité d’un espion regroupe ces lettres sélectionnées et éditées avec soin par l’un de ses fils. Tim Cornwell découpe ici des périodes, contextualise, complète parfois ce que son père, se figurant sans doute assez vite les curiosités des « futurs biographes », omet de dire. 
Au fil de ces presque 700 pages, on commence par apercevoir l’ombre portée par deux individus dont la duplicité ne cesse d’accompagner le romancier : Kim Philby, représentant glamoureux de l’élite et officier du MI6 qui se révéla agent double à la solde des Soviets, « pauvre petit traitre à l’etablishment (…) qui a passé sa vie à se venger de l’Angleterre qui l’avait produit » ; et Ronnie Cornwell, l’invraisemblable géniteur, « immense escroc de la pire espèce » qui sut délivrer de leurs économies les petites mamies du Midlands aussi bien qu’entourlouper des maharajas. « Pour quiconque a un tant soit peu de valeurs – communisme, foi chrétienne, peu importe –, vivre avec lui est impossible, car son existence même est un outrage constant à toute considération éthique », écrit le Carré en 1954. Ajoutez au tableau une mère qui disparaît quand il n’a que 5 ans, vous aurez de quoi remplir toute notre rentrée littéraire. Et de quoi distinguer une inquiétude originelle qui, modulée sur divers tons, parcourt la correspondance, ici avec légèreté : « Je ne comprends aucun de mes enfants, mais j’ai le sentiment gênant qu’eux me comprennent » (l’apprenti pater familias), là sous des violons stridents : « Avant tout, je suis le traître ; nous avions quelque chose, et j’y ai tourné le dos » (l’homme à maîtresses, dans l’une des rares traces qu’il n’a pas effacées).
Le cul entre deux chaises : c’est aussi de la sorte que l’écrivain se sent régulièrement envisagé par les critiques – « Auteur de thrillers avec des prétentions littéraires ? » Il s’implique en tout cas dans les si nombreuses adaptations (pour la BBC ou le cinéma), se tient au plus près de ses livres (jusque dans le choix du papier, pour éviter que celui-ci jaunisse), et garde en définitive la tête assez loin du monde littéraire – « Tout le milieu de l’édition ne vit que pour avoir de quoi dîner le soir. » Pour ce qui est du vrai monde qui nourrit ses intrigues, il n’y a pas vraiment de quoi trouver l’apaisement, que l’épistolier se désole en général de l’inculture croissante des riches et de « l’ère d’arrogance entrepreneuriale », ou plus précisément d’un « minable petit gouvernement » travailliste désormais soumis aux exigences des États-Unis et à leur guerre imbécile contre le terrorisme. L’épistolier, qu’on a si souvent voulu enchaîner à la Guerre froide, voit assez bien se dessiner le XXIe siècle : ainsi s’alarme-t-il dès 2002 de « l’alliance entre la chrétienté de droite et le sionisme de droite », et de « la montée du fascisme blanc partout dans le monde » en 2018. Sa « colère morale » s’exprime avec plus de virulence ; il ne cesse d’écrire depuis son domaine de Cornouailles, « son petit exil de substitution », il se drape à la fin dans un drapeau irlandais, il s’agit encore et toujours de trouver une forme d’art pour habiller cette colère, et ce qui agite l’âme : « Ce n’est pas une activité, un travail ni un loisir, c’est un raz-de-marée incessant, terrifiant, dévorant, de tous les sentiments que l’on éprouve et de toutes nos réactions à ces sentiments : l’exultation, quand on arrive soudain à se libérer et que c’est devant vous et que ça vous parle ; la stupéfaction, la rancœur et le désespoir quand ça vous ignore, quand ça se fout de vous, quand ça ne vous respecte pas, quand ça préférerait être raconté par quelqu’un de plus talentueux, ou même quelqu’un de talentueux, tout simplement. »

Gilles Magniont

Dans l’intimité d’un espion. Lettres
de John le Carré

Traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Seuil, 752 pages, 29

Entre deux orages Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
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LMDA PDF n°268
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