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Traduction David Fauquemberg

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268

L’Arbre de l’homme, de Patrick White

L' Arbre de l’homme

Quand le prix Nobel australien Patrick White (1912-1990) entreprend d’écrire son chef-d’œuvre, en 1950, il rentre d’Angleterre après des études à Cambridge, un début de carrière littéraire ; il a fait la guerre au Moyen-Orient. C’est décidé : il vivra à Dogwoods, sa ferme aux abords de Sydney, travaillera la terre avec son compagnon Manoly Lascaris. Que signifie, au fond, s’installer – dans un lieu, une vie, un amour ? L’Arbre de l’homme ne parle que de ça. À chaque mot de ce texte vibrant, d’une force d’évocation et d’émotion époustouflante, White guette « l’extraordinaire derrière l’ordinaire ». Il précise : « J’avais le sentiment que la vie était, en surface, si triste et ennuyeuse, si laide, si monotone, qu’il devait forcément y avoir une chose, cachée dedans, pour lui donner un sens ; je me suis mis en quête de ce noyau secret et il en est sorti The Tree of Man. »
Ce récit sera donc aussi linéaire et tortueux que la vie même : à l’orée du siècle dernier, Stan Parker hérite d’un lopin en plein bush australien, défriche cette terre ingrate, y bâtit sa maison. Il rencontre Amy à la ville et l’épouse ; ils auront deux enfants. Stan part à la guerre, en revient. Leur bout du monde devient une communauté avec ses réconforts, ses faux-semblants. Les crues, les feux de brousse éprouvent les Parker, les tourments de l’amour aussi, les destins contrastés de leur progéniture. Le vieil âge venu, il sera temps de méditer le chemin parcouru.
J’ai trouvé The Tree of Man dans une librairie d’occasion à Melbourne, à l’été 1998. Je débarquais en Australie et cherchais mes repères : il me fallait un livre. C’est l’évidente beauté du titre, frappé en capitales vertes au-dessus d’un eucalyptus stylisé, qui m’a fait choisir celui-là. Je n’ai jamais ressenti pareil étourdissement en lisant un nouvel auteur – si ce n’est Faulkner, peut-être ; le Tolstoï de Guerre et Paix. L’extraordinaire, dans le cas de White, c’est que mon anglais de l’époque m’interdisait de saisir les nuances, tous les sens cachés sous le sens : je n’y ai pas compris grand-chose. Je le tiens d’un ami poète : la poésie, comme le vent, n’a que faire des barrières – quand elle souffle, rien ne l’arrête.
Ce livre, je l’ai ressenti physiquement : c’est l’une des expériences les plus puissantes de mes deux ans en Australie. Il y a le ciel démesuré du désert de Gibson, la pêche dans les mangroves à crocodiles du Kimberley ; et puis il y a la scène du premier feu de camp, l’homme et son chien qui se regardent. La noble solitude du vieux Parker en son jardin. Nul doute que l’écriture de Nullarbor, mon premier roman, s’est faite à la lumière de ces éclairs. Aurais-je seulement écrit si je n’avais pas lu ce livre ?
À mon retour, j’ai déniché sur les quais de Paris l’intégrale des œuvres de White en français. Inexplicablement, il manquait la pièce maîtresse : un demi-siècle après, The Tree of Man demeurait inédit. Puis je suis devenu traducteur, au hasard d’un premier essai passionnant – Un acte d’amour, de James Meek. Je n’ai cessé depuis de me dire qu’un jour… Mais ce sommet semblait pour l’heure inaccessible, il fallait s’aguerrir d’abord. Quel éditeur, en outre, tenterait l’aventure ? Publier aujourd’hui un inédit d’une telle ampleur demande un courage assez déraisonnable. Et puis il y a deux ans, Christian Robert, fondateur à Tahiti de l’épatante maison Au Vent des îles, m’a demandé : « Si tu devais traduire un livre… ? »
Cette fois, j’étais au pied de ma montagne. Aguerri, certes, mais en traduction comme ailleurs, les certitudes s’effriteraient plutôt qu’elles ne s’affirment avec le temps. Admiré de ses pairs anglo-saxons, Patrick White intimide. On le qualifie volontiers d’auteur « difficile » – toute littérature ne l’est-elle pas, dès lors qu’il s’agit de créer une langue, littéralement, inouïe ? L’Arbre de l’homme constitue, de ce point de vue, le summum absolu de White. C’est que l’auteur est confronté à un défi : exprimer l’infinie bonté de son personnage principal, dont le drame est justement que les mots lui manquent : incapable de rien formuler, il est comme enfermé au-dedans de lui-même. Tout, dans cette œuvre, part de là. Rien de spectaculaire à première vue : l’ensemble pourrait paraître assez classique. Pourtant, à y regarder de près, pas une phrase ne va de soi au long de ces mille feuillets d’une densité peu commune, comme taillés dans la masse du réel – « Pour moi, affirmait White, chaque virgule est comme une sculpture. »
Comme le détail inattendu d’un paysage arrête le regard et vous force à mieux observer, son écriture oblige, par ses infimes décalages, ses raideurs calculées, à une attention de lecture sans pareille. Alors se déploient une vision du monde et une pensée d’une infinie richesse, absolument originales. C’est à cela que tient la puissance de L’Arbre de l’homme. La difficulté aussi de le traduire. Il s’agit en effet de concevoir une langue apte à produire ce même effet – l’étonnement d’abord, puis la révélation –, en mesurant à chaque instant la capacité du français, moins souple que l’anglais, à se plier sans rompre à pareilles torsions. Jusqu’où aller pour honorer l’étrangeté d’un texte ? Les choix sont délicats, toujours fragiles. Il serait difficile de tout justifier en détail : traduire une œuvre de ce calibre est une affaire d’instinct, nourri par l’expérience ; ma pratique d’écrivain était, je crois, cruciale dans ce projet – ce n’est pas toujours le cas.
Il aura fallu, surtout, beaucoup de patience. Nul raccourci dans ce jeu-là. J’ai ri de ma misère un soir que je lisais les pages que David Marr, biographe de White, consacre à l’agonie que fut l’écriture de ce texte : il était fréquent, écrit Marr, que le romancier « reste assis, trois jours durant, devant la même phrase ». Cela en valait la peine. Ces mois passés en compagnie de White et des Parker, au plus près du « noyau secret », resteront, j’en suis sûr, le voyage le plus fort de ma carrière de traducteur.

* Romancier, David Fauquemberg a traduit entre autres Eduardo Halfon, Hisham Matar, Benjamin Labatut, James Meek. L’Arbre de l’homme (576 pages, 27 ) est paru en octobre aux éditions Au Vent des îles.

David Fauquemberg
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
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