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Traduction Vincent Raynaud

octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267

La Récréation est finie de Dario Ferrari

La Récréation est finie

Le 21 mai 1980, Margaret Thatcher, Première ministre du Royaume-Uni, s’exprimait devant des adhérentes au parti conservateur qu’elle dirigeait. C’est à cette occasion qu’elle prononça une formule passée depuis à la postérité : TINA. There is no alternative. Il n’y a pas d’autre voie. Ce qu’elle voulait dire, c’est que l’économie de marché et le capitalisme mondialisé ne sont pas des états transitoires qui seront un jour dépassés : ils constituent un point d’arrivée et leur triomphe est une forme de transcendance à embrasser avec bonheur. Ce faisant, elle enterrait de façon lapidaire des décennies de mouvements révolutionnaires, avec ce qu’ils avaient porté d’aspiration au progrès et à l’émancipation, à la liberté et à l’égalité. TINA. There is no alternative.
Depuis, les faits lui ont donné raison et, pour beaucoup (presque tout le monde, en fait), un tel constat est désespérant. C’est une injonction à abandonner tout espoir et à se satisfaire de cet état des choses. Marcello, l’anti-héros de La Récréation est finie, sombrerait lui aussi dans un profond désenchantement s’il ne s’en fichait complètement (ce qui le rapproche naturellement du Mastroianni vitellone de Fellini). De fait, Marcello se moque d’à peu près tout. Étudiant attardé faisant la navette entre la balnéaire Viareggio où il vit et la studieuse Pise où il fréquente l’université depuis trop longtemps, Marcello ne croit à rien : pas aux études, au travail ni à la carrière, bien sûr, toutes choses qu’il renvoie à un futur qui, avec un peu de chance, ne deviendra jamais présent. Mais pas davantage à la famille, au couple ou à l’amour. Seule trouve grâce ses yeux la camaraderie, qui prend généralement la forme de soirées alcoolisées et imbibées de nostalgie entre amis d’enfance. Et, à la rigueur, il y a bien Lucrezia, sa petite amie de longue date, qui porte leur relation sans guère de participation de sa part.
Il pourrait continuer des années sur cette voie sans issue, Marcello, à naviguer sur son scooter pourri entre le café de son père (qu’il refuse obstinément de reprendre) et les leçons de vie de sa mère enseignante, des parents divorcés bien impuissants à conseiller leur fils. Jusqu’au jour où il se retrouve doctorant sans l’avoir réellement voulu, sans sujet de thèse et, surtout, sans la moindre envie de s’y mettre. Mais un futur se dessine (devenir enseignant-chercheur, c’est-à-dire étudiant à vie) et, avant ça, une bourse qui a tout d’un don du ciel. Son mentor, le professeur Sacrosanti, va même jusqu’à lui fournir ce fameux sujet, sous les traits de Tito Sella, terroriste d’ultragauche mort en prison, qui fut également l’auteur d’une œuvre littéraire d’un certain intérêt. Que demander de mieux ? se dit alors Marcello.
Ce qu’il ne sait pas, c’est que débute alors une épopée tragicomique qui le forcera à grandir un peu (enfin, est-on tenté d’écrire), mais aussi à revoir les quelques certitudes qu’il avait au départ. Car en enquêtant jusqu’à Paris et dans les salles de la BNF sur les traces du Sella écrivain, c’est sur lui-même que Marcello enquête et, sans doute aussi, sur une ou plusieurs lost generations de jeunes gens condamnés à vivre dans un monde sans idéaux. Dès lors, la question qu’il évite soigneusement de se poser mais que le lecteur ou la lectrice se pose à sa place est une interrogation existentielle qui les contient toutes : que fait-on quand on est arrivé à la fin de l’Histoire, que l’engagement et le militantisme mènent à l’échec et à la frustration, qu’il n’y a plus de lendemain, plus d’avenir et, Maggie Thatcher l’a dit, no alternative ?
Empressons-nous de donner un début de réponse à cette douloureuse question : rien d’extrême ni de dramatique, car ça n’en vaut pas la peine. Par chance, Marcello n’a pas le désenchantement triste ou pleurnichard. Au contraire : qu’il s’agisse de ses péripéties ou de celles de ses camarades d’université, ou même des aventures que vécut Tito avec sa bande d’apprentis terroristes (le plus souvent pour rire) et que Marcello insère dans sa thèse, dans La Récréation est finie tout est vif, drôle et enlevé, et on songe plus d’une fois aux formidables campus novels de David Lodge. On s’y engueule avec autant de brio que de cruauté, on refait le monde pour la beauté du geste, on cite les grands noms de la pensée contemporaine sans les prendre au sérieux. Et, comme dans cette scène où Marcello et ses amis rentrent à vélo d’une soirée de défaite en chantant à tue-tête les tubes de leur enfance, on danse en attendant la fin du monde.
Le tour de force que réussit Dario Ferrari est précisément là : il dépeint le passé pour évoquer le présent, il livre un roman fulgurant qui laisse poindre sous sa surface brillante le désenchantement que suscite la fin des idéaux, quand on ne peut plus prononcer le mot « révolution » sans éclater de rire ou fondre en larmes. Ferrari fait les deux à la fois, sans cynisme et avec une profonde sincérité. La récréation est finie et on a le cœur serré, mais on continue tout de même à chanter, à danser au point d’avoir la tête qui tourne, en espérant tenir debout, seulement tenir debout.
Ce tour de force concerne aussi l’écriture : Dario Ferrari emploie des registres de langue très différents, avec beaucoup de virtuosité (oral et familier, universitaire et savant, idéologique et militant), passant de l’un à l’autre avec beaucoup d’aisance. La traduction devait donc être aussi fluide et agile, ce que j’ai essayé de faire, sachant que l’italien est une langue plus plastique que le français, il permet plus facilement ce genre d’acrobaties. Mais c’est justement ce qui est intéressant dans le travail de traduction : non pas chercher des équivalents et recréer un texte en miroir, mais retrouver le geste originel et arriver à le refaire dans un autre contexte linguistique, avec d’autres règles et des habitudes différentes.

* A traduit entre autres Roberto Saviano, Alberto Garlini, Giorgio Vasta. La Récréation est finie (444 pages, 24 ) paraît aux éditions du Sous-sol.

Vincent Raynaud
Le Matricule des Anges n°267 , octobre 2025.
LMDA papier n°267
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LMDA PDF n°267
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