Ferhiy Jadan est un auteur protéiforme qui excelle dans tous les genres, qu’il s’agisse de poésie, de prose, de dramaturgie et de traduction. On le connaît chanteur et front man, engagé politiquement dans l’aide logistique aux combattants et aux civils depuis le début de la guerre en 2014, et plus encore depuis l’invasion à grande échelle de février 2022. En mars 2024 il s’est engagé dans l’armée, le seul front qui compte aujourd’hui en Ukraine.
Ce recueil de douze nouvelles offre au lecteur français la preuve de son talent pour la forme courte. Il nous révèle également Jadan dessinateur au coup de crayons nerveux et laconique, invitant à la réflexion et à la contemplation. Ces croquis sont là pour fixer les instants de la guerre et ne sont pas fortuits : tout comme le texte, l’image marque, date à l’appui.
Celui qui a découvert Jadan avec ses premiers romans et leurs portraits de jeunesse déglinguée, sera peut-être dérouté par le ton posé de ces nouvelles, mais il retrouvera sa façon d’éparpiller les personnages, pour recomposer en fin de compte l’ensemble tel un tableau où tout retrouve sa place, et son habileté à bouleverser le récit en une phrase – la dernière.
Cette gravité n’est pas une marque de l’âge, mais de la réalité ukrainienne, celle de la guerre dont on sent le souffle dévastateur au fil des pages. Elle était déjà présente dans Internat (2022), le roman qui se déroule durant les premiers mois de la guerre dans l’est de l’Ukraine, où tout a été amorcé par touches et ellipses. Mais à la différence de ce roman de la première phase de la guerre, aujourd’hui c’est la forme courte qui s’est imposée à lui, parce que son côté fragmentaire et multiple était le seul capable de refléter la société traversée par la guerre actuelle, qui lui a semblé plus juste et plus convaincante. Il affirme que c’est sa meilleure prose.
Pour comprendre Jadan, écoutons-le. En recevant un Prix de littérature européenne à Salzbourg en été 2025, il a dit que le livre ukrainien aujourd’hui parlera toujours de la guerre : « La guerre sera sans doute présente dans ce livre. Même si elle ne doit pas en être le sujet, elle remplira les pauses et les vides. Elle se ressentira dans les silences et les respirations, dans les attentes et les confidences. Car c’est elle qui détermine aujourd’hui notre quotidien, nos habitudes, notre nouvelle réalité. Cette guerre est totale et nous concerne tous aujourd’hui, tous ceux qui sont liés par leur pays, leur nationalité. Et leur langue. »
Cette langue, précisément, a aussi changé. Jadan assure que la guerre corrige notre écriture, donne naissance à une nouvelle éthique et une nouvelle esthétique. « Qu’est-il arrivé à notre langue ? Comment la guerre l’a changée ? Elle a perdu sa légèreté. À sa place est venue la douleur. Beaucoup de douleur. Et il s’est avéré que sa présence excessive déforme la langue, la prive d’équilibre. Nous employons aujourd’hui la langue des gens qui veulent ardemment être entendus, qui essayent de s’expliquer. Il ne faut pas y voir un égocentrisme excessif. Nous ne crions pas pour attirer l’attention sur nous, nous crions pour attirer l’attention sur ceux qui souffrent encore plus, qui vont particulièrement mal, qui ont plus de peine. Nous crions pour ceux qui aujourd’hui ne peuvent pas parler, qui sont privés de voix, ceux dont les cœurs ne battent plus. »
Les personnages du recueil sont dépeints avec sobriété et beaucoup d’humanité voire d’empathie. On perçoit chez eux la volonté, même inconsciente, de suivre le cours de leur vie, quelles que soient les circonstances. Et c’est cette obstination à continuer, sans emphase, qui est le trait et le secret des modes de résistance des Ukrainiens.
Les douze nouvelles qui le composent ne sont pas juste des histoires, mais sont autant d’étapes de la vie et autant de paraboles, une autre volonté de l’auteur : la mort et l’enterrement, le départ et le retour, la rencontre et le mariage, l’annonce d’une naissance… Chacun fait ce que lui permet son cœur, son âme et sa respiration, dit Jadan, qui choisit de témoigner : « Témoigner pour continuer à lutter. Témoigner pour aimer. »
En Ukraine, le livre est sorti sous le titre des Arabesques, ce qui a permis à la critique de pointer la référence au titre d’une nouvelle du chef de file de la Renaissance fusillée, Mykola Khvyliovy (1893-1933), écrit en 1927. Mais aussi au titre d’un recueil de Gogol (1835) contenant ses ébauches de conférences, quand il ambitionnait de prendre la chaire d’histoire de l’université de Kyiv. Trois recueils en trois cents ans sous le même titre. Cependant, l’Ukraine de Gogol n’a rien à voir avec celle de Khvyliovy, et les deux sont si éloignées de celle de Jadan. En choisissant ce titre, comme une ligne sinueuse qui tourne et retourne, l’auteur a-t-il cherché à s’inscrire dans la continuité littéraire du pays ? Ou y voyait-il un cheminement de l’histoire, depuis l’auteur natif de l’Ukraine intégrée dans l’empire, à travers un écrivain qui prônait l’indépendance culturelle de l’Ukraine à l’époque soviétique, vers celui qui vit la tentative d’anéantir l’Ukraine ? Enfin, tout comme Khvyliovy, Jadan est un auteur emblématique de Kharkiv qui, en perdant son statut de capitale, reste un cœur battant et, aujourd’hui, un cœur combattant de l’Ukraine, à la portée immédiate des missiles russes.
Traduire les auteurs ukrainiens aujourd’hui, c’est se tenir à leurs côtés. Essayer de respirer avec eux et à leur rythme. « Il est très important pour nous de pouvoir s’exprimer. Il est non moins important d’être non seulement entendus, mais compris. Parce que la langue avec laquelle on écrit aujourd’hui des livres en Ukraine, c’est la langue des personnes qui essayent de protéger leur vie et leur dignité, leur voix et leur droit de parler. Autrement dit, de témoigner et d’aimer. Parfois, cela suffit pour résister au mal. »
* Responsable des études ukrainiennes à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à Paris, Iryna Dmytrychyn a traduit notamment Sofia Andrukhovych, Haska Shyyan, Maria Matios. Personne ne demandera rien. Nouvelles de Kharkiv paraît le 5 février aux éditions Noir sur blanc.
Traduction Iryna Dmytrychyn
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
Personne ne demandera rien, de Serhiy Jadan
Un livre
Iryna Dmytrychyn
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

