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Théâtre Lâchez les chiennes !

novembre 2025 | Le Matricule des Anges n°268 | par Laurence Cazaux

Mathilde Souchaud imagine comment les femmes pourraient montrer leurs crocs et briser leurs laisses.

Le décor est planté d’emblée : des images du monde entier défilent sur des écrans en silence. Une didascalie ajoute : « Puis l’écran se fige sur une vidéo dans laquelle une femme, au milieu d’une manifestation, lève le poing en l’air, torse nu, des tire-laits fixés sur ses seins et “cash cow” écrit au marqueur sur son ventre. Brutalement les écrans s’éteignent ». Une voix artificielle, celle de l’autorité mondiale de protection cybernétique déclare alors : « votre vidéo vient d’être identifiée par notre outil Limier comme étant non conforme à la réglementation mondiale de sécurité cybernétique. Votre contenu vient d’être détruit. Votre compte est suspendu. » Nous sommes dans un monde futuriste, peut-être pas si lointain que cela, où un outil de surveillance mondial des réseaux sociaux est à l’œuvre. La pièce est découpée en cinq parties plus un épilogue. Dans la première, « Connexions », nous découvrons trois influenceuses de milieux sociaux et d’âge très différents. Teresa est américaine. Elle a 35 ans, est mariée à un soldat de l’US Army. Elle est enceinte d’un troisième enfant et crée des vidéos ménagères. Olivia est française, expatriée aux Maldives, la cinquantaine, elle est mariée à un PDG, actionnaire d’une multinationale. Elle a une employée de maison, Tisha, et filme le luxe dans lequel elle vit, faisant la promotion de son nouveau jacuzzi. Izumi, enfin, travaille à Tokyo dans une galerie d’art. Elle raconte son désir de percer dans la photographie. En parallèle des vidéos postées, nous suivons la vraie vie de ces trois femmes, nettement moins formidable que sur la toile.
La deuxième partie, « Canis lupus familiaris » (c’est le nom du chien domestique), met en jeu les rapports de domination, voire d’humiliation, des hommes vis-à-vis de chacune des trois femmes. Olivia, après que son mari lui a offert un collier ras-de-cou, le surprend en train d’agresser sexuellement l’employée de maison. Elle poste : « Mon homme est formidable (…). Il est beau, attentionné et surtout tellement drôle ! Ecoutez la dernière blague qu’il m’a sortie : “Vous savez quelle est la différence entre une femme et une chienne ?” Devinez ! Devinez ! Allez, ne soyez pas timides ! (un temps) Le prix du collier ! » La scène suivante, une vidéo live, va devenir virale. Olivia et Tisha sont habillées d’une combinaison de chienne. Quand son mari apparaît, Olivia s’ébroue, grogne, se lèche les babines, se gratte le flanc. La vidéo provoque un buzz et lance le hashtag #dogchallenge.
Dans la séquence 3 « Métamorphoses », les femmes se filment en train de hurler ou de se mouvoir comme des chiennes. Et puis elles quittent les réseaux sociaux pour se rassembler en meutes dans la rue où elles sèment la panique. « La laisse a craqué, planquez-vous », écrit Teresa. Mathilde Souchaud pousse la métaphore très loin. La pièce bascule véritablement avec cette transformation des femmes en animal. En intégrant l’insulte qui leur est faite, les femmes se réapproprient d’une certaine façon la violence qui est plutôt l’apanage des hommes et font voler en éclats les normes sociales. La quatrième partie, « La chasse », et la dernière, « Rira bien qui rira », annoncent la répression qui va s’abattre. Des milices antichiennes sont créées. Les chiennes sont menacées d’être brûlées comme les sorcières. Le mari de Teresa en livrant sa femme, déclare : « Je veux que ma femme soit punie sans pitié pour que toutes celles de son espèce sachent à quoi s’attendre quand on fait de son homme un bouffon. »
Il y a beaucoup de noirceur et d’étrangeté dans cette pièce de Mathilde Souchaud, on est happé par cette écriture tout en tension qui fait résonner beaucoup d’interrogations sur notre monde. La montée en puissance d’une société de surveillance généralisée, le virilisme comme réponse aux luttes féministes, les formes de résistance à opposer aux pouvoirs de l’argent et des armes, et comment sortir du patriarcat et retrouver enfin le sens du collectif, nom d’une chienne !

Laurence Cazaux

Les Chiennes, de Mathilde Souchaud
Théâtrales, 66 pages, 11

Lâchez les chiennes ! Par Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°268 , novembre 2025.
LMDA papier n°268
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°268
4,50