Cette année fêtera les cent ans de la mort d’Anatole Le Braz : folkloriste, écrivant en breton, celui-ci n’a pour autant jamais été séparatiste et il a écrit l’essentiel de son œuvre en français. Son apport dans la diffusion de la culture bretonne est incontestable, comme en témoigne son célèbre recueil La Légende de la mort en Basse-Bretagne, rédigé en 1893. Il a collecté durant des années des chants, des contes et des légendes populaires, qu’il a ensuite réécrits – comGuolé ou le silence de l’Aulneenme l’ont fait d’autres folkloristes de différentes régions à cette époque. Certains de ces récits sur la mort, marquants, égalent les nouvelles fantastiques de Maupassant.
Le Gardien du feu (1900) nous emmène sur la pointe du Raz, dans le Finistère Sud, sur cette côte impressionnante par sa beauté sauvage, sa grandeur, son ouverture vertigineuse sur l’océan : « la mer demeurait invisible, mais on entendait son grondement sourd et, par intervalles, des coups de ressac si puissants qu’ils ébranlaient le sol, faisaient trembler la terre dans ses profondeurs. » Face à la pointe, le mythique phare de Gorlébella – communément appelé phare de la Vieille -, isolé au milieu de la mer et des vents. C’est là qu’est nommé notre (anti ?) héros, Goulven Dénès. Cet homme taiseux et peu sûr de lui a épousé Adèle, une Trégoroise de Tréguier, charmeuse et envoûtante. Dans le phare, il demeure des semaines entières, livré à « la prostration qui vous saisit dans les phares du large, les jours de gros ouragan. Il n’y a pas de mots pour exprimer cela. On est roulé, ballotté, noyé dans un effroyable chaos de bruit. Tout est bouleversé, confondu. Il semble que l’on ait sur la tête tout le poids tumultueux de la mer soulevée hors de ses abîmes, et sous soi, le ciel béant, les profondeurs infinies du vide. » Profitant de l’absence de Goulven, la jeune femme fait venir sur la pointe son amant, jeune homme charismatique et beau parleur. Les deux amoureux prennent de moins en moins de précautions, dans ce coin où tout se sait et où des voisines, commères rongées par une piété austère, presque fanatique, ont l’œil aux aguets… le drame de la jalousie se noue, inévitable, jusqu’à la vengeance finale – et magistrale ! – de Dénès.
Le Braz est un excellent conteur, dont la langue a finalement peu vieilli, conservant juste ce charme très XIXe siècle, ces phrases longues dans lesquelles on s’enroule avec délectation ; il véhicule cette morale, très XIXe aussi dans sa misogynie, de la femme séductrice et toxique. Mais à un récit de jalousie somme toute assez traditionnel, quoique très efficace dans sa construction et sa menée, il sait habilement ajouter l’atmosphère de cette terre bretonne qu’il connaît et qu’il aime. Dans ces pages, il dépeint des lieux sombres et menaçants, puissants, une terre quasi maudite : « Le plus souvent, les averses, les torrentielles et cinglantes ondées du Raz, nous forçaient à rebrousser chemin ou à chercher un abri, qu’on ne nous accordait pas toujours de bonne grâce, dans les chaumières enfumées et sordides des pêcheurs de la région ».
Les fusains de Christelle Le Guen soulignent toute la part d’ombre du récit, restituant les obscurités de la lande bretonne, la solitude des personnages enfermés dans leurs passions mauvaises, la mer immense, d’une beauté effrayante, déchaînée sur le phare. Sa palette, du noir au blanc en passant par tout un nuancier de gris, donne à ses dessins une variété esthétique et accompagne vraiment le texte. En véritable artiste (bretonne elle aussi), elle ne se contente pas d’illustrer, mais ajoute sa propre lecture de l’œuvre de Le Braz.
Delphine Descaves
Le Gardien du feu, d’Anatole Le Braz,
illustré par Christelle Le Guen, Locus Solus, 206 pages, 25 €
Textes & images Tragédie du bout du monde
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Delphine Descaves
Dans ce texte à l’ambiance presque gothique, porté par les fusains inspirés de Christelle Le Guen, Anatole Le Braz nous livre une histoire d’amour qui finit mal, entre pointe du Raz et phare de la Vieille.
Un livre
Tragédie du bout du monde
Par
Delphine Descaves
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.

