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Intemporels La misère au quotidien

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Didier Garcia

Dans Le Pain nu, l’écrivain marocain Mohamed Choukri (1935-2003) peint la réalité de son enfance : un exercice de survie.

Pour certains, les premières années de leur vie ont les allures d’un chemin de croix. Celles de Mohamed Choukri auront été particulièrement douloureuses. De 7 à 20 ans, aucune forme de violence ne lui aura été épargnée. Celle de son père tout d’abord (qu’il appelle « le monstre »), qui le roue de coups à la moindre occasion, passe son temps à injurier le monde entier, à commencer par sa femme qu’il traite de putain, et finit par tuer le plus jeune de ses fils en lui tordant le cou (« S’il y avait quelqu’un dont je souhaitais la mort, c’était bien mon père. Je le haïssais comme je haïssais aussi les gens qui pouvaient lui ressembler. Je ne me souviens plus combien de fois je l’ai tué en rêve. Il ne restait qu’une chose : le tuer réellement »). Celle de la faim ensuite, qui lui arrache des larmes, lui fait mâcher des poissons morts trouvés par terre, le fait devenir « un enfant des poubelles », prélevant ses repas dans les restes des « chrétiens » (les Européens, plus riches que les musulmans), le contraint à mendier, à voler, se prostituer, selon les opportunités du moment (c’est d’ailleurs pour fuir la famine que la famille quitte le Rif en 1942 et s’installe à Tanger – viendront ensuite Tétouan et Oran, où la misère aura sensiblement le même visage). L’apprentissage se poursuit avec la découverte d’une société qui l’exploite dans les petits boulots qu’il exerce pour ne pas mourir de faim, tour à tour cireur, garçon de café, porteur, vendeur de journaux (à 17 ans, il mettra sa virilité à l’épreuve en participant à une opération de contrebande, au cours de laquelle son meilleur ami trouvera la mort), société qui l’incite à appliquer la loi du talion dès son plus jeune âge (« J’avais décidé de voler toute personne qui m’exploiterait, même si c’était mon père ou ma mère. »), et qui lui impose de dormir dans un cimetière, seul lieu où il ne court pas le risque de se faire violer (« J’ai l’impression que les gens se respectent plus morts que vivants. »).
Sa rencontre avec la sexualité se fait, elle aussi, sous le patronage de la violence, et le plus souvent sous l’emprise de produits que ses errances nocturnes dans les bas-fonds de Tanger lui mettent entre les mains (de l’alcool et du kif notamment) : avec des animaux tout d’abord, puis avec des prostituées, dont il craint le sexe, qu’il voit comme une plaie, et dont il redoute qu’il ait des dents. En dernier lieu, c’est la violence de l’Histoire qui s’invite dans sa vie, lors des manifestations pour le quarantième anniversaire du protectorat français au Maroc (le 30 mars 1952), et de la répression sanglante qui a suivi : « On pense que les autorités espagnoles ont mis des Marocains vivants dans des sacs cousus et les ont jetés au fond de la mer. Certains cadavres ne portent aucune trace de balle, aucune blessure. Des gens ont trouvé le corps d’un jeune homme sur la côte de Larache les poings encore liés. » Sans oublier la violence carcérale, qu’il va côtoyer pendant quelques jours, et bien sûr la violence verbale, qui gangrène toutes les relations humaines, la vulgarité se faisant entendre tout au long de cette confession autobiographique.
Au terme de cette formation pour le moins brutale, qui lui aura révélé ce que certains adultes mettent tant d’années à admettre (« Je compris que je n’étais que moi. »), Mohamed Choukri est âgé de 20 ans (le Maroc devra attendre encore un an avant d’obtenir son indépendance). En possession d’une lettre de recommandation destinée au directeur d’une école, il va pouvoir se rendre à Larache, et commencer un nouvel apprentissage, lui qui n’a encore jamais mis les pieds dans une salle de classe : apprendre enfin à lire et à écrire.
Publié en 1973 en anglais grâce à Paul Bowles, puis en français en 1980, mais censuré au Maroc jusqu’en 2000 (soit trois ans avant le décès de Choukri, qui déclarait : « Pour moi, l’écriture est une protestation, pas une parade. »), Le Pain nu est un livre qui émeut par sa simplicité, porté par une langue qui évite soigneusement le grimage, la lamentation, et jusqu’à la révolte (« Avec le temps, on s’habitue à tout, même à la violence. »). Un livre qu’il conviendrait de ranger en compagnie de La Gana de Fred Deux, du Requiem des innocents de Calaferte, ou encore du Padre Padrone de Gavino Ledda, qui sont tous à leur manière une sorte de cri continu. Un cri au milieu duquel, pour Le Pain nu, émergent de rares moments de poésie : « Ma main se promenait sur son corps. Une prairie. Un jardin. Un verger. Des fruits et de la douceur. », pour des accalmies qui sont toujours de courte durée.

Didier Garcia

Le Pain nu, de Mohamed Choukri
Traduit de l’arabe par Tahar Ben Jelloun, Points, 168 pages, 6,95

La misère au quotidien Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.