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Histoire littéraire After-party des morts-vivants

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Jérôme Delclos

Jacques Beaudry invite ses écrivain·es suicidé·es à un colloque érudit, vivant et enlevé.

Écrire et mourir. Douze tête-à-tête posthumes entre suicidés de la littérature

La quinzaine de livres du Québécois Jacques Beaudry révèle son inentamable et ardente fidélité aux auteurs et autrices qui se sont donné la mort. Souvent dans un âge encore jeune – Carlo Michaelstaedter à 23 ans, Sylvia Plath à 31, Osamu Dazai à 39, John Kennedy Toole à 32, etc. En 2018, Les Étoiles meurent d’elles-mêmes : dialogues d’outre-tombe entre Nelly Arcan et Sophie Podolski (Liber, 2018), était préparatoire à Écrire et mourir sous-titré « Douze tête-à-tête posthumes entre suicidés de la littérature ». Obsédante, la dévotion fiévreuse de l’auteur à ses chères comètes est animée par un défi. « Ceci n’est pas une fiction ni un essai. C’est une entreprise vouée à l’échec – un effort insensé. » Comment rendre compte ? Comment témoigner, s’incliner ? Comment le faire à la mesure de l’écriture brûlante des Arcan, Lowry, Bachmann, Pizarnik et autres consumés vifs moins connus – Hubert Aquin, Danielle Collobert, Jean-Pierre Duprey, Jean-Joseph Rabearivelo, Mario de Sá-Carneiro « qui s’est enlevé la vie à vingt-six ans », Claude Gauvreau, Karin Boye  ? Le livre nous donne envie de les lire ou les relire, de les découvrir quand leur nom ne nous dit rien.
Mais revenons au « Comment ». Un décor bien réel, « le Bar Castellino à Rome » signalé par Carlo Lodoli comme « l’authentique terre de nulle part » ; Beaudry y installe vingt-quatre de ses écrivain·es zombies, ce pourrait être une scène dans un film de George A. Romero. Huit femmes, seize hommes. « J’avais pensé à un colloque, voyez-vous », nous confie-t-il. Aux tables ou au comptoir, il les apparie, forme les couples pour un speed dating intensément spéculatif : Karin Boye et Sadegh Hedayat, Cesare Pavese et Malcolm Lowry, Nelly Arcan et Joost Zwagerman, etc. Ce n’est pas le hasard qui a présidé au choix des duos, les affinités avaient été calculées au plus près par le maître de cérémonie. Si bien que les happy few se tutoient, se parlent d’emblée en intimes. Ou plutôt le médium Beaudry écrit-il sous leur dictée, sa main consigne pour nous leurs messages venus de l’autre côté (ou de leurs livres d’avant l’instant fatal réussi par noyade, gaz, saut du haut d’un immeuble, arme à feu, poison, pendaison – à chacun ou chacune son truc pour ne pas se rater). Parfois, un petit chœur antique intervient, « quelques anecdotes » en off pour « Voix 1 », et « Voix 2 » fait discrètement retentir le glas – « une inquiétude sourde, une douleur ou un moment d’effroi ».
Ce sont, bien entendu, des parlottes nocturnes. Mais les ténèbres viennent plus de nous, notre peur de la mort, que des dialogues qui se font sous une lumière douce et tamisée comme elle doit l’être dans un bar de nuit à l’ambiance cosy. Chez ces vétérans de la mort volontaire, l’au-delà se montre apprivoisé. L’humour y a droit de cité, à preuve Dazai qui de son vivant ne buvait pas de la limonade : « Morts, les humains deviennent encore plus humains. Le mieux, quand on est dans notre état, c’est de boire du saké, crois-moi  ». À quoi Rabearivelo répond : « Les morts boivent peut-être dans le but de retrouver ce qu’ils n’ont plus ». Ou encore, ce début du dialogue entre John Kennedy Toole et Bryan Stanley Johnson : « JOHN – Bon sang ! T’es dans un état épouvantable./ BRYAN –Quand t’es mort, t’es sacrément mort, non ?/ JOHN – On dirait plutôt que tu fais une dépression ».
Il ne s’agit pas pour Beaudry d’écrire sur le suicide en tant que tel, mais bien sûr celui de jeunes gens dont la vie se sera nouée dans et par l’écriture (d’où leurs bibliographies très détaillées dans le livre). Sadegh Hedayat procède à « un autodafé de ses derniers écrits » avant d’ouvrir le gaz, Michaelstaedter met fin très tôt à « l’apeupréité » de son existence littéraire, et John Kennedy Toole à la sienne au bout de six ans de lettres de refus des éditeurs pour La Conjuration des imbéciles, best-seller hélas posthume. Le constat d’Arcan, icône pop en tant que putain mais sous-estimée comme écrivaine, est amer : « Il a fallu que je me tue pour jouir d’une belle unanimité ».
On en oublierait presque Jacques Beaudry. Troublante, l’Introduction dense, érudite et pensive, à la fin de laquelle il confesse son « incapacité » à imiter ses « amis ». Une chance pour nous, qui le lisons. À mort.

Jérôme Delclos

Écrire et mourir, de Jacques Beaudry, Liber, 141 pages, 18

After-party des morts-vivants Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
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LMDA PDF n°260
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