En milieu d’ouvrage, une page presque vide, juste avec ces quelques mots : « Je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin. » (Roland Barthes, Journal de deuil). Peut-être que ce premier roman en forme de récit tout en finesse et pudeur est un texte de deuil. Peut-être. On pose le manuscrit, ou l’on referme la porte, et l’on s’en va, continuer sa vie. Il est assurément une histoire sur le chagrin, une sorte de mélancolie qui ne précise pas son nom, un sentiment doux-amer qui parfois devient lassitude, colère, et qui ne finit pas d’en finir. Avec Ici commence mon père, Céline Bagault cherche à comprendre son père, recompose le puzzle de son existence : la maladie d’Alzheimer, les bizarreries, les absences, les oublis, les fugues, puis la disparition. Un jour, il quitte l’Ehpad, gendarmes et famille le recherchent. Il sera retrouvé exactement six ans après son envolée, un petit tas de « restes » dans un bosquet. Céline Bagault raconte ces six années d’apnée, d’incertitudes – pourquoi, comment, où. De deuil impossible, inconcevable. « Mon père n’est pas mort de s’être perdu. Il a déjoué le système de surveillance, les normes, la responsabilité et la bienséance. » Mon père, ce héros ? Mais non, l’autrice poursuit : « Il n’a rien déjoué du tout, en fait. Il a pris son corps et l’a emmené ailleurs. Comme ça. Sans signer de formulaire de décharge, de lettre d’adieu. » Ni de contrat d’obsèques. Libre, en quelque sorte d’aller vers son destin. Quitter. S’évader. Espérer.
Lorsqu’elle cite Benoîte Groult (« Ça dure toute la vie, une évasion, c’est tout le temps à refaire. »), Céline Bagault interroge l’essence même de la vie, cette fragile démarcation entre le monde des vivants et celui des morts et ce cycle infernal qui régit la planète depuis la nuit des temps : « Ça n’en finit plus de passer d’un monde à l’autre. » Elle sait aussi reprendre son souffle – une sorte d’espoir, et se remémore des instants paisibles et fugaces : « Son regard est doux et confiant. Il dit le lien indéfectible, il dit aussi que les rapports viennent brutalement de s’inverser. » C’est désormais à l’enfant de prendre soin du parent, à lui de réduire l’écart entre leurs deux vitesses, de rebrancher leurs tempos désaccordés : « Je lui prends la main par-dessus la table pour le récupérer de ce côté de la frontière. »
Alors qu’elle part en expédition à sa recherche, des kilomètres à scruter le néant, à interroger les gens, Céline Bagault s’aperçoit qu’elle n’est guère seule au monde : « On comprend qu’on est nombreux à rechercher un vieux dans la nature. Que la vieillesse, la maladie, la fugue, la peur ont commencé à s’étendre. Voilà comment une histoire familiale devient un sujet de société. » Neuf mille disparitions par an sans élucidation…
La réalité, ou la vérité, est comme une fumée, sans cesse, elle s’enfuit, s’évapore, s’échappe. L’autrice colle au plus près l’histoire de son paternel, menuisier charpentier Compagnon du devoir et fier de l’être, soldat pendant la guerre d’Algérie et muet sur ce qu’il vécut là-bas. Céline Bagault a abandonné toutes réticences et lui a écrit un livre d’amour.
Martine Laval
Ici commence mon père, de Céline Bagault
L’Olivier, 144 pages, 19,50 €
Domaine français Mon père, l’évadé
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Martine Laval
Céline Bagault marie le deuil à la tendresse, l’écriture à la mélancolie. Un premier texte tout en pudeur et sincérité.
Un livre
Mon père, l’évadé
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

