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Égarés, oubliés La coqueluche des persifleurs

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Éric Dussert

Convaincue de son immense talent, la poète et romancière irlandaise Amanda Ros n’en resta pas moins la meilleure. Mais pour certains aussi la pire.

C’est Aldous Huxley qui a fait pétiller le cas d’Amanda Ros en 1923 lorsqu’il reprit son article « Euphues redivivus » dans son recueil On the margin (En marge, Éditions universelles, 1945). Révélant astucieusement la teneur de son propos, le romancier et essayiste, amateur des scénarios catastrophe, jetait le feu et l’eau, noyant le poisson, faisant mine de plier la rotule devant le génie si exceptionnel – et personnel – de l’incomparable Mrs Ros : « J’ai eu récemment la chance de me procurer un exemplaire de ce roman fort rare et précieux, Delina Delaney, par Amanda M. Ros, auteur d’Irene Iddesleigh, et de Poèmes de Piqûre. Le nom de Mrs Ros n’est connu que d’un petit cénacle choisi de lecteurs. Mais elle est hautement appréciée de ce petit nombre ; un de ses lecteurs, dit-on, a bel et bien pris la peine de faire une copie manuscrite de Delina Delaney, tant son admiration était grande, et si désespérément épuisé était le livre. Qu’on me permette de recommander ce volume, le chef-d’œuvre de Mrs Ros, à l’attention d’éditeurs entreprenants. » Quel était ce génie qu’on ignorait ?
L’affaire est à la fois simple et compliquée car elle implique un jugement esthétique. C’est bien à cela que sert la critique : Aldous Huxley, qui se révèle narquois mais toujours poli, démontre qu’il est tout à la fois ému par l’extravagance et sidéré par la dinguerie propre à cette poète et romancière irlandaise. Tandis que certains se pourléchaient de sa prose, d’autres en profitaient pour se gondoler. Car, telle une autre écrivaine anglaise du temps passé, bancale, surnommée « Margot la folle » (Margaret Cavendish, 1623-1673, cf. Lmda N°189), et comme la célèbre cantatrice américaine qui sonnait comme une cloche fêlée, Florence Foster Jenkins, Amanda Ros écrivait de sacrées machines. Impressionnantes peut-être, mais des machines. Pour être un peu précis, Amanda McKittrick, épouse du chef de gare Rodgers, était née le 8 décembre 1860 à Drumaness et avait grandi en vase clos, ne sortant pas avant l’âge de 20 ans d’une éducation at home. Ceci expliquant peut-être cela. D’une personnalité apparemment enthousiaste, elle décréta un jour qu’elle était une écrivaine, et pas n’importe laquelle. Houla, non ! La meilleure… Son mari finança ses impressions car elle était au-dessus de la mêlée, et très, très nettement. Du moins de son point de vue. Elle ne se garda d’ailleurs jamais d’agonir par écrit ceux qui osaient n’être pas de son avis.
Sur le fond, même si son statut de romancière la plus mauvaise de l’histoire n’a pas été officiellement validé, elle fait office de prétendante très, très sérieuse. (Qui d’autre ? N’hésitez pas à adresser vos propositions à la rédaction). Mark Twain et Tolkien se gaussaient ouvertement de ses écrits, quand bien même un club Amanda Ros de ses lecteurs et lectrices fut créé… Plus que tout, ses « magnifiques incongruités », ses allitérations répétées (un tic incontrôlable apparemment) et ses effets de style volontaire ou non mais toujours ridicules amusaient la galerie.
Un échantillon maintenant paraît utile. Le voici : « – Est-il vrai, ô Mort, m’écriai-je dans ma douleur affreuse, que tu m’aies arraché ma mère, Lady Gifford, du château de Columba, et que tu m’aies laissé ici, simple unité figurant sur le grand tableau noir du passé, à la surface branlante du présent, et au champ capricieux de l’avenir, à suivre les traces des pas de ma vie, plein d’une grossière indifférence envers le désir qu’elle a désiré ?… Elle était étendue aveugle à la présence de son fils, qui chargea le fusil de sa mort de la poudre de sa colère accélérée. »
Huxley la taxa naturellement d’euphuiste, expliquant par là même qu’elle était victime d’une maladie du style déjà observé dans le roman Euphues de Lyly (1579-1580), caractérisée par un abus de l’allitération, de l’antithèse et par de perpétuelles références à des personnages mythologiques ou historiques. Un soufflet indigeste en fait. Ou, si l’on en croit les récentes avancées critiques dans l’art et la littérature, quelque chose comme une folie littéraire, ou une écriture brute, issue en outre d’un anachronisme esthétique total… Ses romans qui ont paru en 1897 (Irene Iddesleigh), 1898 (Delina Delaney) furent suivis des Poems of Puncture (1912), des vers de Fumes of Formation (1933) et finalement d’un roman posthume de 1969, Helen Huddleston… Aucun n’a jamais été traduit en français. De ces livres, délicieuses friandises pour les plus robustes des amateurs de vraies bizarreries, citons encore pour la bonne bouche ces passages : «  – J’arrive juste à temps pour entendre la cloche de la séparation sonner, de son poids pesant de douceur accablante, contre les fibres les plus faibles d’un cœur d’amour, suscitant et chatouillant son action dormante, enfonçant plus profondément le dard de la séparation évidente dans ses tubes de tendresse, et attisant la flamme, déjà inextinguible, et des volumes d’embrasement brûlant »
Et encore : « – Deux jours plus tard, elle quitta le château de Columba, et résolut d’entrer dans les cloîtres sacrés d’un couvent, où, croyait-elle, elle serait morte aux espoirs amoncelés de la valeur et de la richesse, aux pas tortueux qui mènent à la distinction séculière, et aux criques astucieuses du ruisseau boueux de la vie »
La question subsiste à laquelle Queneau et Blavier auraient peut-être pu répondre : était-elle la pire ?

Éric Dussert

La coqueluche des persifleurs Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
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