Les Turcs sont réputés forts. Pas spécialement voyants mais forts. Reha Yünlüel est lui fort voyant ! Pas à cause des deux trémas sur ses « u », ni de son corps, mais parce que chez ce juriste sans travail, qui se démène comme un forcené dans de multiples activités non rémunératrices (poésie, littérature, photographie, édition, vidéo), le regard est central. Né en 1967 sur une faille sismique, à Edremit, près de la mer de Marmara, mer transitoire entre Méditerranée et mer Noire, il collectionne les images et leur détournement en photomontage. À son actif, plus de 500 000 clichés. Développe un site bachibouzouck.com alliant poésie et arts visuels. Du Marché de la poésie, en passant par Strasbourg où il réside, jusqu’à Sète et ses Voix vives, il collecte des portraits de poètes, près de deux cent cinquante dans une anthologie qu’il diffuse sur le Net. Et de plus il écrit.
Rehaïkus (Le petit véhicule, 2022) fut ici chroniqué. Le voilà qu’il vient de publier Poèmes pour quoi, un recueil bilingue, composé de textes anciens datant des années 1990 et d’autres plus récents de 2010 à 2021, dans lesquels il joue de l’harmonium, parfois du clavecin ou encore tambourine sur un métallophone une langue surréaliste mâtinée de coq à l’âme, de tintements de cloches, de voix de muezzin et de quelques effets spéciaux générés par une inoxydable solitude. Il y a ici comme une envie de lyrique, ou du moins sa musique, que doublerait et étalerait une contre-lyrique. Un besoin d’instaurer une autre langue avec ses propres lois, un peu à l’instar à la formule de Joseph Delteil : « Grammaire, que veux-tu pour ta fête ? Une syntaxe avec des seins ! » On y passe les poings d’interrogation au fer rouge, les pronoms personnels y connaissent des interdictions, on ne sait plus s’il faut dire nous, tu ou je… « un zèbre au tablier et portant la cravate/ sorti tout droit du pinceau d’un Bansky/ tombait dans tes yeux au noir de décembre/ puis dans les onze autres mois de l’année ». Peut-être qu’à cause du zèbre, il y a ici aussi du Desnos. En tout cas du ludique et du jubilatoire.
Reha Yünlüel décline son quotidien, oiseau tombant de la cathédrale, ses séjours, ses voyages, ses amours, il pleuvait sur Mannheim, avec en contrefort les paysages de son pays, son enfance parfois comme s’ils étaient devenus d’un coup, anciens, bien qu’un coquelicot écarlate toujours y survit. « il pleuvait sur Mannheim/ et moi, tu me connais,/ je ne pouvais vivre sans pluie/ une pluie bleue me touchait/ et toi/ tu avais quitté ton amant/ le métis espagnol/ un mois et demi auparavant… »
Quant à l’inoxydable solitude citée plus haut, elle aguiche, rutile, assaille en perles de mercure. Jamais à l’emporte-pièce, toujours très finement, parfois en loucedé, en argot de boucher ou de barbier-bourreau. « Journal d’intime d’amour : p : 1 » se clôt ainsi : « et tu ne sauras jamais/ que je suis le tapissier en chef/ d’un atelier d’espoir/ dont le travail est d’appeler/ les numéros seuls/ dans les annuaires/ la nuit ». La solitude se réverbère dans les lieux d’attente, les halls d’aéroport aux musiques de mort. Les mots jouent au flipper et fusent, rebondissent dans tous les coins, tous les angles obtus et un froid de canard engourdit les pieds des poèmes. « l’avion que l’on attend à Charles de Gaulle/ n’arrive pas !/ le couteau qui doit atterrir/ n’atterrit pas ! » Les deux derniers textes, plus longs, peut-être plus réalistes ou infra-réalistes chantent l’un la classe ouvrière, « sans hobby, sans phobie, sans toutou », l’autre en un « Retourné acrobatique des 18 ans », une prière à son fils qui se termine ainsi : « garde la tête haute mon fils toujours ». Un Roi mage nous est né, il a pour nom Yünlüel Reha.
Dominique Aussenac
Poèmes pour quoi, de Reha Yünlüel
Versions françaises par Belkis Sonia Philonenko, Pascale Gisselbrecht et l’auteur.
Henry/La Rumeur libre, 112 pages, 12 €
Poésie Anti-monte-lait
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Dominique Aussenac
Par un deuxième recueil de poèmes, Reha Yünlüel nous offre ses yeux pour rire et pour crier. Aimer aussi.
Un livre
Anti-monte-lait
Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

