Ponterosso. Poésies mitteleuropéennes en lexique triestin
Carlo Luigi Cergoly, né à Trieste en 1908, est sujet de l’Empire austro-hongrois. Il ne le fut administrativement plus à la fin de la Première Guerre mondiale, ce qui ne l’empêcha pas d’être toute sa vie attaché à l’esprit de cet Empire, « par fidélité à l’ordre des Habsbourg », précise dans sa longue postface (véritable document de l’œuvre-vie de Cergoly) Laurent Feneyrou. Éduqué selon les traditions familiales de l’aristocratie d’alors, parlant quatre de ses treize langues, en plus de ce lexique triestin dans lequel il va écrire l’essentiel de son œuvre poétique, Carlo signa tôt sous le pseudonyme de Carolus L. Cergoly. Quelques jours après sa mort, un tract du groupe Zelena Lista lance une balise à la mer : « Carolus L. Cergoly, poète et écrivain, disparu le 3 mai 1987 dans le silence absolu de sa ville et de la “Trieste officielle”. Pourquoi ? » Hormis un roman qui le fit connaître en 1979, et malgré l’attention que lui portèrent Claudio Magris, Pasolini, Zanzotto, mais aussi Montale, Carolus L. Cergoly est resté dans l’ombre de Scipio Slataper (Mon frère le Carso, 1912) autant que dans celle d’Umberto Saba, l’autre grand écrivain triestin ayant su dire la mélancolie de cette ville, carrefour de l’esprit de la Mitteleuropa. Pourtant, celui que Laurent Feneyrou dépeint comme « un auteur précieux et sincère à la fois (…) hédoniste polyglotte cosmopolite » conjuguait « une poignante tristesse, une pudeur toute de noblesse et une vigueur à l’occasion éruptive ». La dureté du bloc du Carso (Karst) allié à la douceur maritime.
Le jeune homme, brillant, rencontre Joyce en 1920. L’auteur d’Ulysse qualifie ses poèmes de tessiture « vraiment musculeuse ». Cet adjectif, Cergoly l’utilisera pour nommer la vigueur de son lexique triestin et, précise, Feynerou, celle du « membre viril de ses personnages » (« une mentule digne de Priape »). Certains de ses poèmes (souvenirs d’initiation de sa servante hongroise, émois divers pour des femmes de conditions modestes, etc.) sont d’une naïveté enfantine touchante (« je te mords puis te baise/Mon petit cul ensommeillé/Mon amas de graine »).
Des livres parus dès les années 1930, puis repris début 1970 en volumes recomposés – Ponterosso, Les Clandestines et Monde d’hier Die Katastrophe (tous trois ici complets) –, Cergoly les disait écrits en « lexique triestin », sans doute pour ne plus y entendre la péjoration de la définition dialectale. Le critique Silvio Benco caractérisait ainsi cette écriture : « peu de musique des sons, aucune littérature : des mots nus, tronqués, sans ponctuation, qui font sentir ce qu’il y a dedans, et dedans, il y a parfois tout un drame ». C’est une syntaxe d’une très grande modernité tant elle refuse le lyrisme triomphant et tout hermétisme ronflant. Pasolini voit la singularité d’écriture du triestin comme une façon, pour Cergoly, de trouver une jonction entre son usage écrit et cultivé avec celui, parlé, par les prolétaires. En se faisant son interprète, Cergoly trouve accueil dans la langue d’une « communauté pauvre mythifiée ».
Engagé contre le fascisme et le nazisme, Cergoly fut rédacteur en chef, après la guerre, de Il nostro avvenire. Les Clandestines portera la marque de la Resistenza, la guerre des partisans, en des listes énumérées de morts, quasi kaddish, et chant mezzo voce des victimes face aux violences de l’Histoire : « Arone Patitz/Juif à papillotes/du ghetto de Cracovie/Un poussah/Import Export/Mort à Varsovie//Son fils Simon/Chirurgien à Vienne/Fait Baron/sur ordre du Kaiser/Mort à Gorizia//(…)Rachele fille de Simon/Visage de porcelaine/Ma Rose Sharon/rire ne sait plus ». La litanie, au ras des événements, des noms et prénoms, forme un thrène bouleversant, tandis que Monde d’hier Die Katastrophe revient sur les années d’effondrement de l’Empire austro-hongrois. Ces courts et secs poèmes aux rythmes vifs déploient une langueur propre à l’esprit triestin, empreint de nostalgie, d’ironie et de pudeur. Le livre Ponterosso, hymne murmuré de Trieste, ville ballottée, déchirée, blessée par le discours de promulgation des lois raciales antijuives que Mussolini livra en septembre 1938 sur la piazza Unita d’Italia, la restitue fière et la sauve. Elle est l’autoportrait de Cergoly, son blason intemporel.
Emmanuel Laugier
Ponterosso, de Carolus L. Cergoly. Poésies mitteleuropéennes en lexique triestin. Traduit par Laurent Feneyrou & Pietro Milli,
Triestiana/L’Éclat, 316 pages, 22 €

