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Poésie Par-delà l’effroi

avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272 | par Emmanuelle Rodrigues

Inédite en français, cette part importante de
la création poétique de Paul Celan atteste de
sa jeunesse bouleversée. En dépit de leur gravité, ces premiers poèmes surprennent par leur beauté.

Poèmes de Czernowitz 1938-1945

Né à Cernauti en 1920, ville roumaine dénommée en allemand Czernowitz, et issu d’une famille juive germanophone, celui qui ne s’appelle pas encore Paul Celan mais Paul Antschel, entreprend dès 1938 une œuvre qui comptera parmi les plus marquantes de la seconde moitié du XXe siècle. Composés en Roumanie avant l’exil définitif en France, ces textes de jeunesse sont à considérer comme la matrice de sa poétique. Le choix du titre est ici celui de l’éditeur, en référence aux événements historiques qui affectèrent les Juifs d’Europe de l’Est, et tout particulièrement Paul Celan lui-même et ses parents qui déportés en 1942 périrent dans les camps. À partir de 1948, alors qu’il signe désormais du nom de Paul Celan, il ne publiera que peu de ses écrits de jeunesse, certains en revue et seulement une douzaine d’entre eux dans son premier recueil, Le Sable des urnes. Poèmes d’amour mais aussi de guerre, il s’y ébauche un questionnement sur la portée de l’écriture poétique. Adressés pour quelques-uns à ses proches, ils sont aussi destinés à Ruth Kraft, sa compagne de 1940 à 1944. Durant ces quatre années de périls et de menaces, celle-ci deviendra, comme le souligne Jean-Pierre Lefebvre dans la préface, « la gardienne » d’une part importante de ses poèmes.
Elle reçut ainsi de la part du jeune Paul Antschel un carnet de cuir noir où il les consigna sous forme manuscrite. Les Poèmes de Czernowitz 1938-1945 reprennent bien l’ordre et la configuration de ce carnet, auquel s’ajoute un ensemble intitulé Autres poèmes provenant d’un dactylogramme de 1944 et d’un carnet de notes écrit au camp de Tabaresti, où Paul Antschel fut déporté. Outre les motifs du lyrisme amoureux, à l’instar d’une thématique florale très présente, la prosodie de facture classique, tel parfois le choix de vers rimés, atteste notamment de l’influence de la poésie allemande. La voix qui s’affirme là, se révèle d’une grande virtuosité rappelant celle de ses modèles, Rilke, Trakl, Hofmannsthal… Dans Nuit d’été, Instant, Arpèges, Les Adieux se dévoile en raison de sa rencontre durant l’été 1940 avec Ruth, un climat amoureux voire érotique. Ces chants d’amour cristallisent un moment heureux de son existence : l’élan lyrique accompagne l’expression de la plus profonde tendresse. Ainsi de ces deux vers : « Tes pas accroissent le silence, l’éblouissent et s’effacent…/ Puis un charme s’en vient pour redresser la vie. » Ou encore : « La nuit laboure d’or mon sang/ et fait rouler l’éclat par mille sillons. » Mais un contexte d’inquiétude insuffle une tonalité plus sombre à cette parole et vient en distordre les accents amoureux : « Tout bas, mon aimée, tout bas :/ la mélancolie racle le gravier ;/ dans les nuages/ grimpe un écho titubant,/ qu’une pluie a rossé,/ consolé puis laissé partir. » Comme le précise J.-P. Lefebvre, « l’incidence de l’expérience vécue, du biographique, en particulier, est de plus en plus forte. » L’atmosphère oppressante des années 1941-43 se décèle implicitement dans Larme : « Bleuit la nuit./ J’ai soufflé toutes les chandelles./ J’ai bondi dans l’obscurité./ J’ai vrombi avec l’étoile en plongeant dans l’abîme. »
Peu à peu, la forme poétique n’est plus seulement le moyen par lequel restituer le vécu, mais aussi lieu du questionnement existentiel. Aussi, lit-on dans Mutation : « La prunelle aujourd’hui ne fleurit plus comme / autrefois et avant que tu ne sois ici (…) Il faut maintenant que je change en monde / et vêtements la magie des plis. » Désormais, tournant décisif, ces temps d’effroi donneront à cette œuvre considérable sa tension si particulière, constamment partagée entre clarté et obscurité, parole et silence, mémoire et oubli, vie et mort.

Emmanuelle Rodrigues

Poèmes de Czernowitz 1938-1945,
de Paul Celan
Éd. bilingue, traduction, préface et notes de Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 234 pages, 24

Par-delà l’effroi Par Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°272 , avril 2026.
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