La scène se déroule dans un wagon qui transporte des prisonnières de Iaroslavl à Vladivostok, transfert qui va durer un mois. « Pour faire passer le temps plus vite, les femmes récitaient des poèmes. Genia Guinzburg était une remarquable conteuse. Jeune et jolie brunette – lectrice, je crois, à l’université de Kazan –, elle était douée d’une mémoire étonnante. Du premier au dernier mot, avec grand talent, elle nous récitait tout Eugène Onéguine, Poltava, Le Cavalier de bronze, Le Malheur d’avoir trop d’esprit. Un jour le gardien entendit ses déclamations. Il entra dans le wagon pour exiger qu’on lui rende le livre. Nous affirmions que nous n’avions pas de livres, mais il n’en crut rien. En nous insultant grossièrement, il fouilla tout le wagon et, bien sûr, ne trouva rien. »
Surprenante et merveilleuse rencontre : bien qu’aucune note ne le précise et que la narratrice ne puisse pas le savoir, il est hors de doute que cette « remarquable conteuse » était Evguénia Guinzbourg, témoin capital qui écrivit Le Vertige et Le Ciel de la Kolyma. Ces mémoires d’Ekaterina Olitskaïa sont à la hauteur de ces deux volumes plus célèbres et l’on doit donc se féliciter de cette réédition bienvenue. Ces centaines de pages furent d’abord, à la fin des années 1960, un samizdat, comme c’était d’usage pour de pareils écrits interdits, que Leonid Pliouchtch, important dissident, fit parvenir à l’Ouest. À Paris, il rencontra Hélène Châtelain (signalons le bouleversant Goulag, documentaire qu’elle réalisa avec Iossif Pasternak) qui s’attela, avec Francine Andreiff, à la traduction – mais il fallut attendre 1991 pour que le texte paraisse enfin aux éditions féministes Deuxtemps tierce. Aujourd’hui, ainsi que le précise Luba Jurgenson dans sa Postface, alors que Poutine réécrit le passé, « Le Sablier acquiert un nouveau sens militant et sa réédition répond à une nécessité tant éthique que politique ».
Le récit, en effet, débute avec l’enfance et la première révolution de 1905 pour nous mener, en 1938, jusqu’à la Kolyma. Arrêtée pour la première fois en 1923, Ekaterina Olitskaïa ne sera définitivement libérée qu’en 1956. Pourquoi ne poursuit-elle pas son récit au-delà ? C’est qu’en cet enfer où « vivre était dur jusqu’à l’insoutenable », il n’est plus de véritable lutte possible : « Accepter d’être un témoin silencieux ou mourir, c’était tout ce qui nous restait ». Les centaines de pages qui précèdent cet aveu de défaite sont au contraire une sorte de roman d’apprentissage de la conscience et de la lutte politiques. Comme il arriva à Primo Levi de présenter – il savait combien cela pouvait sembler scandaleux – Auschwitz comme son « université », les prisons successives furent bien, pour Ekaterina Olitskaïa, une expérience d’enrichissement continu. Elle raconte, de son enfance, de belles scènes qui nous plongent dans une ambiance à la Tolstoï et la montrent se prenant d’affection pour les cœurs simples qui l’entourent. Ainsi, lorsque jeune fille elle commence...
Domaine étranger Contrer le silence
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Thierry Cecille
Récit d’apprentissage humain et politique à la fois, ces mémoires d’Ekaterina Olitskaïa sont un hymne à la résistance et à la vraie révolution – volée par les bolchéviques.
Un livre

