La tradition des romancières anglaises est florissante au XIXe siècle. Entre Jane Austen, les sœurs Brontë, Mary Shelley et George Eliot, l’on connaît cependant moins d’étonnantes dames victoriennes. Parmi elles, brille la prolifique écossaise Margaret Oliphant (1828-1897) qui, outre des récits réalistes et des essais, aimait broder les histoires de fantômes, mettre en scène des incidents démoniaques, non sans une visée moralisatrice où la religion peut triompher du mal. L’on estime outre-Manche sa trilogie romanesque qui culmine en 1888 avec The Land of Darkness. Prolixe également en ses nouvelles, la voici dans un troublant récit, La Fenêtre de la bibliothèque, qu’en vertu de sa longueur nous appellerions plutôt une novella.
La narratrice, tantôt « fillette », tantôt jeune femme, cultive son moi solitaire chez « Tante Marie », grâce à la lecture, alors que son père absent est écrivain. Réfugiée dans « l’encoignure profonde de la fenêtre du salon » qui fait ses « délices », elle observe la rue et plus précisément « la fenêtre de la bibliothèque » qui lui fait face. Est-ce une fausse fenêtre, comme le croit son entourage, peut-être murée à l’occasion de l’épisode grotesque de « l’impôt sur les fenêtres », si toutefois elle eût jamais mérité cette fonction ? Peu à peu, elle semble s’entrouvrir, se refermer, laisser entrevoir une forme géométrique abstraite, le cadre doré d’un tableau. De plus en plus perplexe et surexcitée par le mystère, notre narratrice distingue un homme peut-être blond, assis à son bureau, écrivant on ne sait quelle œuvre, reflet qui sait de celle de son célèbre père, en un complexe d’Œdipe masqué. Un signe de la main de la part de cet homme intrigant lui paraît adressé, alors que l’émotion est à son comble.
Quoiqu’elle soit invitée à une réception à l’intérieur de la bibliothèque, rien ne lui apparaît de cette fenêtre, occultée par les étagères chargées de livres, encore moins de l’homme qui semblerait l’habiter. Ce qui n’empêche en rien l’attraction de se déployer de plus en plus vivement. Arrachée à son inquiète contemplation, elle doit partir en voyage avec ses parents. Il ne restera, des années plus tard, au gré d’une immense ellipse narrative, alors que l’héroïne est chargée d’enfants, que des regrets.
Outre cette fenêtre étrangement habitée, d’autres indices du fantastique peuplent le récit, tel cet « affreux diamant que porte la vieille lady Carnbee », qui lui fait si peur, qui « mord ». Ne s’agit-il que d’une rêverie imaginative, ou d’un délire hallucinatoire ? À moins d’un fantasme amoureux, bien que de tels mots ne soient pas prononcés…
Précurseure d’Henry James, Margaret Oliphant sait manier avec soin ce « je ne sais quoi » du soupçon fantastique. Cette perspective ne rend pas complètement compte de son art, qui, discrètement, fait de cette jeune héroïne une femme aux rêves incompris par son entourage, donc initiant une plaidoirie au bénéfice d’une condition féminine recluse et empêchée.
Roger Caillois, dans la préface de son Anthologie du fantastique (Gallimard, 1966), classifiait le genre au moyen de douze thèmes récurrents, dont « la chambre, l’appartement, l’étage, la maison, la rue effacée de l’espace ». Ainsi peut-on considérer que La Fenêtre de la bibliothèque en soit une habile variante. D’abord publiée chez Corti en 2000 dans l’anthologie Les Fantômes des Victoriennes dirigée par Jacques Finné, elle permet de signaler la réédition bienvenue de l’Anthologie du conte fantastique français, sous la gouverne de Pierre-Georges Castex.
Thierry Guinhut
La Fenêtre de la bibliothèque,
de Margaret Oliphant
Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marguerite Faguer, Corti, 108 pages, 16 €
Domaine étranger Fenêtre sur trouble
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Thierry Guinhut
La révélation d’étranges phénomènes, par la romancière victorienne Margaret Oliphant.
Un livre
Fenêtre sur trouble
Par
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.

