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Essais Langue des signes

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Anthony Dufraisse

Je vais dire quelque chose à quelqu’un

Deux livres de Roger Lewinter paraissent en même temps aux toujours excellentes éditions Trente-trois morceaux. Cette simultanéité confirme, si besoin était, la singularité de celui qu’on pourrait qualifier de chercheur de signes dans la langue et dans la vie. Rien n’intéresse davantage cet écrivain né en 1941 à Montauban, « comme beaucoup de juifs autrichiens allemands », rappelle-t-il dans Je vais dire quelque chose à quelqu’un, que la voix. Sous toutes ses formes : celle que l’on entend au théâtre, celle, enregistrée, sur les microsillons des vinyles, celle qui passe à la radio, celle qui dit le vers français, et d’abord l’alexandrin, celle, thérapeutique, de la psychanalyse… Depuis longtemps il réfléchit à cette question car « la voix est ce qui nous définit en tant qu’être humain ». Inédit, ce livre est un recueil qui d’ailleurs se lit moins qu’il ne s’écoute. Nous écoutons Lewinter, attentifs à sa propre attention de la langue. C’est un peu comme si nous partagions le même stéthoscope pour entendre battre des « espaces sonores ». Poésie, musique, théâtre, les terrains d’étude du parleur sont ici multiples.
Dans ces transcriptions d’entretiens et d’extraits de conférences courant sur les deux dernières décennies, et dont on doit le montage à Vincent Weber, cofondateur avec Paul Ruellan des éditions Trente-trois morceaux, Lewinter, Suisse d’adoption, s’attarde donc pêle-mêle sur les règles de prononciation du français, les modulations, le phrasé, les inflexions, la respiration, l’articulation, etc. ; bref, en vrai mécano, il soulève le capot de la voix. Au fil de cette composition éminemment polyphonique, de fait, les tropismes incarnés de Lewinter sont convoqués comme autant de fils conducteurs : l’analyste Groddeck, Karl Kraus (tous deux qu’il a d’ailleurs traduits de l’allemand), Diderot (dont il a assuré la publication des œuvres complètes), Corneille (qu’il a mis en scène à plusieurs reprises), Malherbe, sans oublier les grandes chanteuses de l’entre-deux-guerres.
On retrouve en partie ces figures et ces pelotes thématiques dans L’Attrait des choses, qui a connu une première publication ailleurs, en 1985. Sous-titré « Fragments de vie oblique », ce journal-essai n’est pas toujours facile d’accès, car foisonnant, méandreux, tout en soudures. Il est le fruit d’une écriture qui a un penchant pour les circonvolutions. Une fois qu’on se familiarise avec ce style, on découvre un homme qui cherche la logique des connexions qui font une existence : «  L’Attrait des choses est l’histoire d’un être qui se laisse aller à ce qui l’attire, à ce qu’il attire – êtres, œuvres, choses », explique-t-il à propos de ce texte dense qui raconte ainsi beaucoup de sa vie au tout début des années 1980. Tout, de la constitution de sa riche discothèque à ses trouvailles au marché aux puces de Genève en passant par ses fréquentations, illustre ainsi la notion de sérendipité. Lewinter parle décidément une langue des signes bien à lui, dont nous sommes toujours les témoins curieux.

Anthony Dufraisse

Roger Lewinter, Je vais dire quelque chose à quelqu’un et L’Attrait des choses. Fragments de vie oblique, Trente-trois morceaux, 148 et 101 pages, 15

Langue des signes Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
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LMDA PDF n°259
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