Piedmont, Virginie-Occidentale, 1957. Sur l’écran de la télévision du salon, un petit garçon regarde, fasciné, une poignée d’élèves noirs escortés par une troupe de militaires pénétrer dans l’enceinte de la Central High School de Little Rock (Arkansas), sous les huées et les insultes de la foule. Il l’ignore encore, du haut de ses 7 ans, ne peut même pas le concevoir, mais il sera un jour professeur à Harvard et documentariste, spécialiste renommé de l’histoire et la culture africaines-américaines. Dans Gens de couleur, cette autobiographie de Henry Louis Gates Jr. publiée initialement en 1994 et traduite pour la première fois en France, cette scène fugace, mais essentielle, dit tout : à la fois l’enfance, le cocon protecteur du foyer, l’irréalité de la violence du monde, la question des droits civiques. Et la disparition inéluctable de tout un univers. Ou plutôt de deux univers, l’un noir, l’autre blanc – de « deux sortes de gens : ceux de la Vallée et ceux d’Ailleurs ».
Gates est né là, dans ce monde clos au bord des rives du Potomac – il a 5 ans quand la ségrégation raciale à l’école est abolie –, Gates y a grandi, butant sans arrêt contre des « règles dont nous ignorions l’existence jusqu’à ce que nous les enfreignions », son « petit cul noir (…) aussi insignifiant qu’un grain de sable » dans « leur monde blanc à eux, leur océan, leur marée ». Dans les quartiers réservés de la ville, « clairement délimités, comme avec des cordes ou des tourniquets », la petite communauté noire de Piedmont se vit comme « clan », soudé autour de son identité, de sa race, de ses règles, avec ses propres écoles, ses églises, ses cimetières, sa nourriture, sa musique, ses bals fiévreux… Dans ce temps pas si lointain où les interdits raciaux semblaient ne pouvoir « être plus contestés que la loi de la gravité ou les feux de signalisation », l’univers se résume à cette « Zone de Couleur (où) on se sentait bien, c’était comme marcher chez soi pieds nus et en sous-vêtements ». Ségréguée, mais chaude et réconfortante, comme le ventre d’une mère. Chamarrée et bruyante, se déclinant selon toutes les nuances de brun, « du plus beau chocolat foncé jusqu’au café au lait le plus clair » : sur le livre ouvert des visages des habitants et sur le sommet de leur tête, tout le « chaos génétique » de l’histoire, des métissages, « en partie irlandais, en partie anglais, en partie hollandais, en partie allemands, en partie n’importe quoi ».
Sous la plume de Gates, c’est tout ce petit microcosme qui prend vie, avec truculence, ironie, et nostalgie, avant que la black consciousness ne vienne y mettre un terme définitif. Avant que l’Ailleurs, jusque-là si flou et désincarné, « à des années-lumière de nous », ne devienne accessible. Temps de l’adolescence pour l’auteur, temps de bascule pour l’Amérique, temps des fiertés nouvelles, quand les « Negroes » deviennent des « Noirs » et que s’impose cette « nouvelle religion : le Saint Ordre des Cheveux Crépus naturels. Cela créa des divisions marquées entre Avant Crépu et Après Crépu. Un afro ressemblait à une glorieuse couronne naturelle (…) un radieux halo de négritude, de la barbe à papa de cheveux crépus. Les “mauvais” cheveux étaient devenus “bons” (…) Le monde s’était complètement renversé ».
Gens de couleur, que Gates dédie à ses parents, est un chant intime à ce monde disparu. Mais c’est aussi un message politique adressé à ses deux filles, pour leur faire comprendre « pourquoi nous voyons le monde avec des yeux si différents… et pourquoi cela constitue, pour moi, à la fois une source de joie et de regret ».
Valérie Nigdélian
Gens de couleur, de Henry Louis Gates Jr.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par
Isabelle Leymarie
Éditions du Canoë,
368 pages, 24 €
Domaine étranger Paradis brun
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Valérie Nigdélian
Avec ce retour tout en nuances sur son enfance, Henry Louis Gates Jr. fait le portrait d’un moment charnière de l’histoire américaine, lorsque le pays dit non à la ségrégation.
Un livre
Paradis brun
Par
Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

