Femme, Afghane, artiste contemporaine, performeuse, féministe, libre… Comment concilier tout cela ? Kubra Khademi, qui est issue de la minorité ethnique hazara, a bien failli payer de sa vie ses engagements humains et artistiques. En 2015, la jeune femme réalise une performance, en plein centre de Kaboul. Elle marche, toute vêtue de noir, portant par-dessus ses habits une armure métallique qu’elle a confectionnée, qui protège – et exagère – ses seins, son ventre, ses fesses. Le message est clair : elle dénonce les attouchements dont sont victimes les femmes, dans l’espace public de son pays. 2015, c’est après la chute du premier régime taliban (en 2001) et avant leur retour au pouvoir (en 2021). Sous l’avalanche de réactions masculines hostiles, elle est exfiltrée de la foule au bout de huit minutes, et doit fuir son pays, direction la France.
Aujourd’hui, Kubra Khademi vit à Paris, a acquis la nationalité française. Elle a été faite chevalier des Arts et des Lettres en 2016, et expose dans de grands lieux.
Elle vient de publier un récit de sa vie, dans une collection de BD et de romans graphiques. Mais ce n’est ni une BD, ni un roman. C’est du réel, qui vous agrippe le cœur et ne vous lâche pas indemne. La sociologue et anthropologue Nicole Lapierre a écrit le récit, cette histoire de sa vie racontée par l’artiste. Un texte d’une grande sobriété, sans pathos, sans jugement ni commentaire (la réalité suffit amplement). Et Kubra Khademi a peint toutes les illustrations, dans son style expressif et simple, fait d’à-plats de couleurs unies.
En 1989, à Mashhad, en Iran, où sa famille s’est réfugiée, la petite Kubra voit le jour. « La mère, sentant le moment venu, a emporté une bassine dans la chambre, s’est accroupie et a accouché. » La gouache de l’artiste montre la mère, ses tresses dans le dos, le placenta dans la bassine de zinc, le cordon ombilical relié au bébé, sous les yeux des autres enfants dans la maison. Mais ce n’est qu’une fille : elle ne compte pas aux yeux des hommes, le père, le mollah…
Cette dureté est présente durant toute l’enfance de Kubra. Au moindre prétexte, elle est battue par sa mère, à coups de chaussure ou même de fil électrique. « ‘‘Le fil électrique, c’est bien, cela ne casse pas les os, après quelques jours les marques disparaissent, mais cela fait mal et on s’en souvient’’, disait la mère. » Dans ce pays, les fillettes accouchent à 13 ans, les hommes sont tout-puissants, les frères agressent sexuellement leurs sœurs, les femmes et les filles ne sont nulle part en sécurité.
Arrive l’épisode du hammam. Il y a des travaux sur les canalisations, des ouvriers s’activent dans la salle d’eau familiale, impossible de se laver. La mère et ses cinq filles se rendent donc dans ce lieu collectif. « Kubra écarquillait les yeux, ébahie par toutes ces femmes nues, certaines avec une culotte, d’autres sans, qui passaient du bain de vapeur au bain d’eau froide, et se lavaient tout en bavardant. » Elle explique que cette découverte, alors qu’elle n’avait pas 10 ans, a influencé sa peinture d’adulte, après ses études d’art à Kaboul puis à Lahore. En lisant La Fille et le dragon, on comprend la force de caractère et la volonté farouche qu’il a fallu à la jeune fille pour surmonter les agressions sexuelles, refuser le mariage, imposer son choix de devenir artiste. Ses tableaux montrent des femmes fortes, nues, qui sont comme des archétypes, universelles.
Grâce à l’écriture tout en retenue de Nicole Lapierre, qui s’efface derrière son sujet, lui laisse le premier rôle, on pénètre dans l’intimité familiale et personnelle d’une trentenaire afghane qui force l’admiration.
Anne Kiesel
La Fille et le dragon,
de Kubra Khademi et Nicole Lapierre
Denoël Graphic, 392 pages, 39,90 €
Textes & images Afghane en son armure
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Anne Kiesel
L’artiste Kubra Khademi avait défilé dans Kaboul vêtue de métal pour dénoncer les agressions sexuelles dans son pays. Elle raconte sa vie, avec la complicité de Nicole Lapierre.
Un livre
Afghane en son armure
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

