La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Essais Une révolution amoureuse

mars 2024 | Le Matricule des Anges n°251 | par Valérie Nigdélian

Penser ensemble lutte des classes et lutte des sexes ? Un portrait tout en nuances d’Alexandra Kollontaï, figure féministe centrale et singulière de l’Union soviétique naissante.

Kollontaï. Défaire la famille, refaire l’amour

En 1970, le monde aura suffisamment changé pour que les mots de « propriété privée », « guerre », « faim » ou « monnaie » n’aient plus de sens. L’État, ayant achevé son processus de dissolution, aura laissé place à une fédération de communes auto-organisées où régnera l’égalité, sans riches ni pauvres, sans dominants ni dominés. La cellule familiale bourgeoise ayant fait long feu, hommes et femmes y vivront selon leurs règles et désirs, au gré de libres combinaisons amoureuses et érotiques…
Nous sommes en 1922 quand « celle qui fut la plus authentique représentante du féminisme bolchevique » décrit, telle une promesse, cette société postrévolutionnaire – le roman, unique incursion de son autrice sur le terrain de l’utopie, ne s’intitule-t-il pas tout simplement Bientôt  ? Mais, comme le montrent Olga Bronnikova et Matthieu Renault dans cet essai en forme de « biographie de la pensée » d’Alexandra Kollontaï, cette fille de l’aristocratie éclairée pétersbourgeoise fit bien plus que rêver à un monde meilleur. Née en 1872, convertie au marxisme dès la fin du siècle, longtemps exilée pour échapper à la police tsariste que ses activités d’agitatrice révolutionnaire inquiétaient, elle fut, de 1917 à 1923, partie prenante du pouvoir bolchevique (seule femme commissaire du peuple au sein du Comité central du Parti, elle prit la tête du Jenotdel, la section féminine du Comité). Et y joua un rôle essentiel dans la mise en œuvre de la politique « féministe » du nouvel État communiste, très volontariste du moins dans les toutes premières années qui suivirent la révolution : égalité des droits politiques, réforme du Code de la famille, mariage civil, droit au divorce, légalisation de l’avortement (en 1920 !), protection maternelle et infantile, éducation des jeunes filles… Promotrice d’une « femme nouvelle », indépendante et libérée, Kollontaï, « en révolte permanente contre la “captivité amoureuse” », inventa un féminisme marxiste radical, qui cherchait à outrepasser les luttes féministes « classiques », jugées bourgeoises, en articulant indissociablement lutte des sexes et lutte des classes. Parce qu’il fallait en finir avec la propriété privée et la famille, indissolublement liées, elle martela sans relâche que le combat devait être mené « sur les deux plans simultanément ». Son « programme révolutionnaire » liait ainsi combat pour l’émancipation des femmes, critique de la morale sexuelle bourgeoise et de ses structures familiales, et lutte pour l’avènement politique, social et économique de la société prolétarienne.
C’était ouvrir sans doute trop de fronts. Kollontaï touchait là aux contradictions internes du très puritain pouvoir soviétique quant à la sexualité et la place des femmes : « Quand bien même s’évertue-t-il à combattre la propriété privée, (l’homme) demeure puissamment attaché à ce qu’il considère être son droit de propriété originel et naturel : la propriété de la femme. En un mot, dans le domaine de l’amour et de la sexualité, les hommes restent, de manière générale, des bourgeois. » Soit « révolutionnaires en politique, contre-révolutionnaires en amour »… Au-delà d’un accord théorique de principe, le Parti freina sur toutes les avancées concrètes, cantonnant bientôt les débats sur ces questions à des « histoires de bonnes femmes » et réservant ses priorités à des affaires bien plus « sérieuses » : politique, économie et géostratégie. Avant d’écarter rapidement Kollontaï du cœur du pouvoir en l’expatriant en Europe du Nord où elle mena une longue carrière diplomatique (elle fut la première femme ambassadrice).
Pour autant, l’ennemi le plus féroce de Kollontaï était sans doute elle-même. Tout en défendant farouchement l’émergence d’une nouvelle morale amoureuse et l’affranchissement de tout carcan, elle soumettait la femme soviétique à une aliénation inédite, la dépossédant encore une fois d’elle-même pour la mettre au service du projet collectiviste. En vraie marxiste, plaçant au-dessus de tout la valeur travail, elle annexait en effet la sexualité et la maternité aux impératifs de production (la maternité comme « production d’enfants » et « devoir social »), pliant ainsi les désirs personnels aux impératifs sociaux.
Malgré une « indéfectible allégeance à Staline » dans le contexte contre-révolutionnaire qui s’instaura à partir des années 1930 et jusqu’à la fin de sa vie en 1952, qui était pourtant « la négation incarnée » de sa vision morale et politique, cette apôtre de la « grande famille prolétarienne » demeure une pionnière dont les élans et la radicalité, avec toutes ses limites, marquent un jalon essentiel dans l’histoire du féminisme.

Valérie Nigdélian

Kollontaï.
Défaire la famille, refaire l’amour

Olga Bronnikova et Matthieu Renault
La Fabrique, 296 pages, 18 

Une révolution amoureuse Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°251 , mars 2024.
LMDA papier n°251
6,90 
LMDA PDF n°251
4,00