Il a 18 ans. Il a déjà fait les quatre cents coups sur les quais d’Oakland, connu la misère et les galères, et ignore qu’il est déjà au mitan de sa vie. Ou au contraire, le pressentait-il. Alors, en avril 1894, Jack London décide de répondre à l’appel de la liberté : « Je suis devenu vagabond (…) en raison de la vie qui coulait en moi, du goût de l’aventure que j’avais dans le sang et qui ne me laissait pas de répit. » Il rejoint « l’armée industrielle » de Kelly et ses milliers de chômeurs. Ils partent de Californie et roulent vers Washington faire entendre leurs revendications : du travail ! Jack saute sur l’occasion pour fuir son enfance et brûler sa jeunesse. Mais déjà, celui qui n’est pas encore écrivain et donnera des romans retentissants – Martin Eden, Le Talon de Fer – embarque un carnet. Il note au jour le jour son épopée sur presque cinq mille kilomètres de rail. Trop épris de son indépendance, il quittera cette armée de pauvres pour continuer seul l’aventure. Ses notes, précises, imagées, s’intitulent Carnet du trimard. Une douzaine d’années plus tard, devenu une star internationale, Jack London puise dans ce carnet une matière à récits, des textes à la limite de la fiction où le gaillard se met en scène : toujours allègre, rarement au fond du trou, rebelle, ivre de sa liberté, joyeux même s’il colère contre les injustices qui pavent sa route. À l’école de la débrouille, Jack London forge sa conscience politique et raille les dominants. Anar sentimental, pionnier de la littérature du réel et même de l’autofiction, le trimard cite Milton « Mieux vaut régner dans l’enfer que servir dans le ciel ». Ce recueil de neuf textes s’intitule selon les époques et les éditeurs La Route, Les Vagabonds du rail ou Le Trimard, republié aujourd’hui en un bel objet dans la collection « Le sentiment géographique ». La traduction est de Marc Chénetier, elle est reprise de la Pléiade de 2016.
Les illustrations de Simon Roussin, en bleu et rouge effrontés, s’immiscent à merveille entre ces pages aussi turbulentes que candides. Jack London risque sa peau, grisé. Courir après un train, s’y accrocher au risque de tomber et de se faire broyer, jouer au chat et à la souris avec les contrôleurs, avoir froid, faim, se bagarrer, dormir à la belle étoile, voler, mendier, maudire les flics, ces « chiens de garde », échouer en prison, connaître la solidarité et des amitiés éphémères avec des gars de Suède, Chine, Irlande – Dick le Jaune, Noiraud la Tornade, Ben le Tordu –, des gosses aussi, petits fugueurs, des « Kid » rêveurs de grands espaces. Chez les trimards, point de femmes… Mais tous ont des tonnes d’histoires à raconter, chacun est une histoire en puissance… Une nuit dans un wagon, ils sont quatre-vingts à se livrer à une « orgie » : « Nous roulâmes à travers vent et neige et, pour passer le temps, on décida que chacun devait raconter une histoire. Il fut stipulé que chacune devait être une bonne histoire et que, de plus, nul ne devait l’avoir jamais entendue auparavant. (…) Chacun d’entre eux raconta un chef-d’œuvre. » Jack London fait du vagabondage un art de vivre – d’écrire.
Martine Laval
Le Trimard, de Jack London, traduit par Marc Chénetier, dessins de Simon Roussin, Gallimard, « Le sentiment géographique », 200 pages, 22 €
Domaine étranger La ruée vers la liberté
Nouvelle édition du Trimard, texte emblématique du turbulent Jack London, pionnier de la littérature du réel. Une traversée de l’Amérique du Nord, en train, un crayon à la main et la tête dans les étoiles.

