Celle qui onques ne vous vit / Et qui vous aime loiaument » semble s’exprimer depuis le fond même du temps, qui scintille dans les soubassements oubliés de notre langue, aux recoins de mots qui ne sont plus tout à fait les nôtres et n’en font pas moins preuve d’une remarquable vitalité, puisque nous les avions à peine lus, comme pour mieux préserver la fraîcheur de si beaux vers. De fait, leur auteur, Guillaume de Machaut (1300-1377), dans la mesure où il est connu, ne l’est que comme compositeur. Il fut certainement, comme le dit Guillaume Marie dans sa préface, « un immense musicien », et même « le premier auteur d’une messe polyphonique complète », ainsi que ne manque pas de le rappeler dans ses « 99 notes prolongatoires » Samuel Deshayes, son traducteur, qui nous permet enfin de l’apprécier dans un français moderne qui évite l’écueil des traductions universitaires, littérales et non rimées.
Passer en toute fluidité de l’ancien au nouveau français n’est pas le moindre plaisir de cette édition bilingue. Car « moderniser » la langue n’est pas la tuer dans l’œuf, c’est tendre un pont subtil entre l’hier et l’aujourd’hui qui rend le temps miraculeusement élastique. Ce sont des choix aussi simple qu’un passage du « vous » au « tu » qui permettent cette transsubstantiation, ce rapprochement, quand le contemporain et l’archaïque se touchent du doigt dans une relation amoureuse équivalente à celle des poèmes eux-mêmes.
Figure éminente de l’Ars Nova, qui visait au dépassement de la tradition monodique encore dominante au XIVe siècle, Machaut fut aussi l’un des derniers trouvères, c’est-à-dire l’un des derniers à concevoir musique et poésie comme un tout, les ballades, rondeaux, virelais, lais et autres complaintes, autant de formes qu’il a généreusement pratiquées, relevant aussi bien du genre musical que lyrique, même si la mélodie venait toujours après le texte à une époque où l’Église, qui faisait la pluie et le beau temps, mettait d’abord l’accent sur le sens. Mais il est aussi le premier poète à nous avoir légué ses œuvres complètes, organisées par lui-même. Pour Jacques Roubaud, cette œuvre « est sans doute d’une originalité aussi grande que celle d’un Chaucer, d’un Dante ou d’un Pétrarque ». Excusez du peu.
Son opus magnus, le Livre du Voir Dit, écrit vers 1360, est un ouvrage « composite, comprenant un récit cadre, des lettres et 66 poèmes ». Dans Celle qui jamais ne te vit, ce sont uniquement les poèmes qui nous sont donnés à lire, puisqu’ils sont le cœur battant de l’ensemble, « leur orfèvrerie savante et délicate est une image d’un monde idéal ». Le poète vieillissant s’invente une fiction courtoise en imaginant les échanges amoureux entre une jeune dame et un amant qui n’est autre que lui-même. Cet amour est, comme il se doit, d’une pureté au-dessus de tout soupçon : « Je dois son honneur protéger / tous jours faits / lui garder / mon cœur lié / sans fausser / et ma conscience préserver / des mauvaises pensées ».
Comme annoncé au premier vers, c’est un amour entretenu par la distance (dès lors, comme l’observe avec humour son traducteur, « qu’est-ce que cela peut bien faire que Machaut soit borgne et goutteux quand il écrit le Voir dit ? »). Les amoureux ne se rencontrent, très chastement, qu’après bien des vers fiévreux portés par la perfection des formes combinatoires, avec leurs refrains entêtants, leurs allers et retours : « Ma douce, mon amour, mon cœur / fais qu’auprès de toi je demeure / Ma douce, mon amour, mon cœur / fais qu’encor j’ai une bonne heure / Ma douce, mon amour, mon cœur / entends comme pour toi je pleure ». L’amour y est un idéal, un absolu, une joyeuse et douloureuse tension. C’est un acte performatif de la langue.
Guillaume Contré
Celle qui jamais ne te vit, de Guillaume de Machaut, traduit et annoté par Samuel Deshayes, Lurlure, 200 pages, 19 €
Poésie Un amour sans taches
juillet 2026 | Le Matricule des Anges n°275
| par
Guillaume Contré
Cette première traduction rimée du chef-d’œuvre de Guillaume de Machaut nous fait découvrir un des grands poètes du Moyen Âge.
Un livre
Un amour sans taches
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°275
, juillet 2026.

